"Je ne peux pas oublier !", le cri de colère de Stephen Lewis (2/2)

Publié par Rédacteur-seronet le 22.01.2012
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constat
A l’occasion de la conférence ICASA à Addis-Abeba, début décembre 2011, Stephen Lewis, militant de la lutte contre sida et ancien diplomate canadien, a prononcé un discours important sur les enjeux actuels de la lutte contre le sida. Bousculant les conventions et les idées reçues, il frappe fort et juste. Seronet vous propose la seconde partie de ce discours qui traite des coups-bas contre le Fonds mondial de lutte contre le sida.
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"C’est quoi un "coup-bas" ?

C’est quand un joueur de boxe reçoit un coup en dessous de la ceinture qu’il n’a pas vu arriver. Personne ne s’attendait à ce que le onzième cycle [de subventions aux pays, ndlr] soit annulé sans nouveaux financements avant 2014. Ce dernier coup vient appuyer toutes les autres trahisons de la part des pays donateurs et en particulier les pays européens. Plusieurs personnes m’ont dit que la dimension politique de la réunion du Fonds mondial à Accra il y a deux semaines, quand cette décision fut prise, n’était pas seulement compliquée, mais s’apparentait plutôt à une lamentable guerre tribale. Certains gouvernements au Conseil d’administration du Fonds se sont tout simplement discrédités. Ils souillent le principe de la solidarité internationale. Le président du Conseil d’Administration a essayé de donner une explication alambiquée lors d’un communiqué de presse mais il aurait mieux fait de se taire. Cette décision de la part des pays donateurs est impardonnable. Lors d’une intervention il y a quelques jours, j’ai abordé la situation malencontreuse du Fonds en parlant des implications morales d’une décision qui va entraîner des morts, des morts sur le continent Africain.


J’ai posé la question...

"Considèrent-ils que l’Afrique représente un terrain d’obsolescence géographique ? Considèrent-ils que les Africains sont tout simplement remplaçables ? Aux yeux des gouvernements occidentaux, les femmes et enfants africains ne sont pas comparables aux femmes et enfants européens et américains ? Est-ce que c’est parce que les Africains sont noirs et qu’il y a du racisme inavoué en jeu ? Est-ce qu’un avion de chasse vaut tellement plus qu’une vie humaine ? Dans un contexte de crise économique, vaut-il mieux protéger le budget de la défense que des millions de vies humaines ?" Ces interrogations ne sont pas des questions de pure forme. Chacune est sincère et a un sens important pour moi.

Epargnez-moi la crise économique!
Epargnez-moi ! Je supplie tous les intervenants, épargnez-moi la crise économique. Tout le monde le sait, lorsqu’il s’agit de financer une guerre, de renflouer les banques, de sauver la Grèce, de rétablir les primes versées aux cadres, ou même de réagir aux catastrophes naturelles qui menacent l’économie, il y a toujours de l’argent. On se noie dans les larmes de crocodile. Il ne s’agit pas de crise économique ; il s’agit de priorités humaines. Nous avons le droit de demander au G8 : Que sanctifiez-vous en tant que gouvernements : les profits et la cupidité ou la santé publique ?


Ceci est spécialement vrai pour les Etats Unis

Comme tout le monde, j’étais ravi que le Président Obama soutienne la proposition que PEPFAR (President’s Emergency Plan For Aids Relief) pouvait mettre un total de 6 millions de personnes sous traitement d’ici 2013 plutôt que 4 millions. Et je félicite l’ambassadeur Goosby de le mettre en pratique. C’est formidable. Personne ne peut le contester. Comment pourrait-on ? Cela ne coûtera pas plus cher : c’est tout simplement des dépenses plus efficaces et mieux ciblées. Ensuite le Président a affirmé son soutien à l’argent qui est destiné au Fonds Mondial, 4 milliards de dollars sur les trois années 2011-2013, c'est-à-dire 1,3 milliard de dollars par an.


Maintenant revenons un peu en arrière

En 2010, quand l’engagement sur trois ans pour le Fonds Mondial était en discussion, les militants aux Etats-Unis demandaient 6 milliards sur trois ans, croyant que c’était une part juste pour les Etats-Unis et une incitation pour tous les autres donateurs. Ils craignaient que le Président reste à 3 milliards de dollars pour les trois années suivantes, approximativement l’attribution précédente pour le Fonds mondial. Quand il a donné son accord pour les 4 milliards, c’était vu comme une victoire partielle. A mon humble avis, il est temps que les Etats-Unis réfléchissent sérieusement à cet objectif de six milliards de dollars. Souvent les discours américains brillent de phrases comme : "Les Etats-Unis sont le plus grand donateur du Fonds mondial". Bien sûr qu’ils sont le plus grand donateur puisqu’ils sont le pays le plus riche et dominant du monde. Au lieu de demander aux pays européens de revoir leur décision, je pense que le Président Obama devrait dire à son gouvernement qu’il veut les six milliards de dollars.


Je ne m’attends pas à ce que quelqu’un m’écoute

Mais je signale ce qui a été mis en avant à l’ouverture de la conférence : de l’argent pour combattre le VIH/sida est la seule question non-partisane au Congrès américain. Même les Philistins les plus irascibles qui veulent couper l’aide étrangère ou la santé globale, ont montré par le passé qu’ils sont prêts à renforcer le financement du VIH/sida. Il me semble que le Président Obama devrait mettre son autorité morale en jeu et demander au Congrès d’augmenter le plafond de 4 milliards à 6 milliards de dollars pour le Fonds Mondial. Il ne s’agit pas de se comparer avec d’autres pays ; il s’agit de faire ce qu’il faut. Et cela veut dire, faire une part juste indépendamment de ce que font les autres. Beaucoup de commentateurs sont d’accord que ce qui a sauvé le mandat de George W. Bush était le plan PEPFAR. Le Président Obama n’a pas besoin d’être sauvé. Mais je ne peux imaginer une plus grande action pour un homme d’Etat que de dire : "Moi, Barack Obama, je ne peux plus supporter l’idée d’une autre mort inutile ; si les Etats-Unis doivent sauver le Fonds Mondial, nous le ferons." Est-ce si scandaleux de demander 2 milliards de dollars supplémentaires ? L’économiste Jeffrey Sachs a répondu à la question. Il nous fait remarquer que le budget des Etats-Unis pour la défense est de 1,9 milliard de dollars par jour.  Autrement dit, nous demandons que le VIH/Sida reçoive sur trois ans ce que l’armée américaine dépense en un jour. Il me semble que c’est un argument auquel les dirigeants africains peuvent donner suite parmi les nombreux arguments qu’ils devraient utiliser quand ils doivent traiter avec les pays donateurs. Je suis d’accord avec Michel Sidibé [directeur de l’ONUSIDA, ndlr], qui a fait preuve d’un leadership visionnaire dans cette lutte, qu’il doit avoir lieu une réunion de haut niveau et que le Premier ministre Meles [Premier ministre éthiopien, ndlr] devrait  la convoquer.


"C’est du meurtre, c’est cela : du meurtre !"

Nous attendons ce moment depuis longtemps. C’est l’occasion pour les dirigeants africains de montrer leurs muscles et d’exiger le rétablissement du Fonds Mondial à son niveau prévu. Souvenez-vous, au dernier réapprovisionnement en 2010, le total des financements s’élevait à seulement 11,7 milliards de dollars ; loin des 20 milliards de dollars dont le Fonds Mondial avait besoin afin de revoir à la hausse l’accès universel. Maintenant on nous dit que même les 11,7 milliards sont hors de notre portée. C’est inadmissible, indéfendable, et scandaleux. C’est du meurtre, c’est cela : du meurtre. Et les pays donateurs s’attendent à s’en tirer parce qu’il ya une culture d’impunité financière. Alors que je me dirige vers ma conclusion, je vais vous raconter une anecdote que je trouve pertinente.


Quand j’ai quitté mon poste diplomatique aux Nations Unies en 1988 [il était ambassadeur du Canada auprès des Nations Unies, ndlr], j’ai pris le rôle du conseiller pour l’Afrique auprès du Secrétaire général de l’ONU [Kofi Annan, ndlr]. J’avoue que cela peut sembler étrange, mais il y a une explication qui peut justifier cette désignation. Il y avait un groupe de travail interservices avec un comité de direction de quatre personnes. Le Président était le célèbre économiste africain, le professeur Adebayo Adedeji du Nigéria qui était aussi à l’époque le Secrétaire exécutif à la commission économique pour l’Afrique ; le vice-président était le brillant et remarquable Richard Jolly, directeur exécutif adjoint de l’UNICEF ; le rapporteur était l’économiste accompli Sadig Rasheed qui était aussi à la Commission économique pour l’Afrique et j’étais la quatrième personne,  je tenais une sorte de poste honoraire. A Addis-Abeba où se trouve  la Commission économique pour l’Afrique, nous rencontrâmes nos agences apparentées travaillant en Afrique ; La Banque mondiale était presque toujours présente et le Fonds monétaire international de façon intermittente. C’était en pleine période des programmes de "modification structurelle". Chaque réunion se transformait en terrain de bataille, rempli d’imprécations animées, d’accusations et de malveillance. Notre petite clique de quatre détestait les instituions financières internationales et elles nous détestaient en retour. Au beau milieu de ces débats fâcheux et sans fin, nous avons regardé les données financières de près et soudainement nous avons découvert une vérité  stupéfiante : quand on tient compte des paiements d’intérêts et certains paiements du capital aussi, et quand on calcule les statistiques soigneusement, il est clairement apparu que l’Afrique déboursait plus qu’elle ne recevait, des centaines de millions en plus. Le continent finançait la Banque mondiale ; la Banque mondiale ne finançait pas le continent. Et cela continue aujourd’hui. Encore une fois, je vous rappelle l’allusion de Peter Piot [Directeur exécutif de l'Onusida depuis sa création en 1995 jusqu'en décembre 2008, ndlr] hier. J’ai un ami proche qui écrit des articles pour le journal "The Globe and Mail" au Canada et quand il commentait l’étude à laquelle Peter Piot a fait référence, il a intitulé son article : "L’Afrique : le plus généreux des donateurs d’aide à l’étranger". Cela confirme une étude de neuf pays africains (l’Ethiopie, le Kenya, le Malawi, le Nigéria, l’Afrique du Sud, l’Ouganda, la Tanzanie et le Zimbabwe) qui montre que ces pays avaient exporté des médecins au Canada, aux Etats Unis, au Royaume Uni et en Australie, coûtant à l’Afrique entre 2 milliards et 13 milliards de dollars en formation et éducation, et économisant aux pays occidentaux plus de 4,5 milliards en éducation et formation. Les ratios financiers pour les infirmières seraient encore plus élevés.


L’Afrique finance le monde
Ceci est une conférence sur le Sida. Nous parlons sans cesse de renforcement des capacités. L’Afrique a énormément besoin de ses médecins et de ses infirmières. Au lieu de cela, dans le domaine des professionnels de la santé, l’Afrique perd des milliards en exportant ses ressources humaines. Je dis tout cela pour contester le faux débat sur la dépendance. Depuis l’époque de l’esclavagisme jusqu’aux industries d’extraction de minéraux et du pétrole, l’Afrique finance le monde. L’économie du monde moderne était construite sur les ressources naturelles et humaines de l’Afrique, et elle en dépend encore aujourd’hui. L’argent du Fonds mondial et du programme PEPFAR constitue une réparation partielle. Les donateurs occidentaux ne sont pas engagés dans une sorte de philanthropie : nous devons à l’Afrique tout ce que nous lui donnons. Et nettement plus encore. Et c’est cet argument-là que le Premier ministre Meles devrait avancer. Cela fait des siècles que ceratins pays qui sont aujourd’hui donateurs du Fonds mondial saccagent ce continent ; ils n’ont pas le droit de se retirer maintenant. On doit les affronter. Tous ceux qui parmi vous constituent la société civile dans vos pays, vous devez inciter vos présidents et vos Premiers Ministres à agir. Je vais boucler la boucle en vous parlant des Objectifs du millénaire pour le développement. L’Afrique n’atteindra jamais ces objectifs si le sida n’est pas vaincu. Le sida vient s’ajouter à la pauvreté, il affecte la santé infantile et maternelle, il continue à laisser des enfants sans parents. L’égalité des sexes est tournée en dérision face au sida et le soi-disant partenariat entre les nantis et les démunis est devenu risible. Même le développement durable est influencé, car le changement climatique se nourrit de populations affaiblies. Si les Objectifs du millénaire pour le développement sont aussi importants que tout le monde le prétend alors le sida doit être maîtrisé. Mon mot de la fin serait de vous pousser à vous mobiliser en tant que société civile et de tenir tête aux Etats-Nations téméraires qui osent décider si les Africains doivent vivre ou mourir".
Plus d’infos sur la fondation Stephen Lewis.

Discours traduit par Grace Cunnane.

Lire la première partie.

Commentaires

Portrait de lilit88

je n'ai que des larmes ;mes mains vides ,mon coeur est lourd....