Je sais pas

Publié par Ferdy le 16.05.2012
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Lorsque la formule ne constitue pas en soi une esquive systématique, il n'existe pas de réponse plus juste, plus sincère, plus adaptée. Je sais pas...
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Mon argumentaire s'appuiera essentiellement sur les confortables ressorts d'un vieux divan auprès duquel je prends conseil.

Ce divan, appartenant au même titre que les chiens et les chats à la famille du bien mobilier, en connaît sur le monde infiniment plus que moi. Depuis son entrée en fonction dans le boudoir, il a soutenu tant de corps avachis, de silhouettes conquérantes, de simples fesses déshabillées et de fantômes amers.

Si je l'interroge sur sa longue expérience au cœur de tous les secrets d'alcôve, il prétend n'y avoir jamais porté attention et répond invariablement qu'il ne sait pas. Or, je suis à peu près certain qu'il en sait beaucoup. La sagesse, ou je ne sais quelle vertu prudente, le contraint à taire ce qu'il sait et à poursuivre son rôle apparemment ingénu et discret d'élément décoratif, dénué de souvenirs, incapable de toute divulgation de scènes dont il aurait été le témoin.

Il prétend n'avoir jamais rien vu, rien entendu et ce depuis sa sortie des ateliers Louis-Albert Portignac & fils, ébéniste à Caen, en 1874. C'est précisément l'année où Barbey d'Aurevilly publie son recueil de nouvelles fantastiques Les Diaboliques. Rien ne me permet d'affirmer cependant que ce divan ait pu à un moment ou à un autre rencontrer l'auteur, dandy transgressif, poursuivi pour "outrage à la morale et aux bonnes mœurs". La seule certitude que je peux en avoir c'est qu'ils étaient contemporains. Il est par conséquent tentant d'imaginer qu'un lecteur se soit installé sur ses coussins de velours mordoré au moment même où l'ouvrage était saisi par la justice.

S'il prétend ne pas savoir, mon divan roucoule pourtant de plaisir à l 'évocation de toutes ces soirées libertines auxquelles il prêta le flanc. Aux premières loges, il pouvait en percevoir chaque chuchotement, chaque petit cri d'une jouissance feinte ou réelle, chaque sécrétion, chaque borborygme, et ceci dans une réserve tout à son avantage.

Le passage au vingtième siècle marqua un tournant dans son existence. Les fêtes galantes se firent plus rares, puis la Première Guerre mondiale l'exila au grenier, recouvert d'une housse blanche jusqu'à la fin des hostilités. Ses nouveaux légataires, mes aïeux, ne surent d'abord où le caser dans leur fermette du Limousin. Tantôt il occupait une encoignure, tantôt il venait combler un vide dans une chambre rarement occupée, tantôt on le faisait stationner dans un corridor offert à tous les courants d'air. De nombreux clichés photographiques sépia témoignent de cette pénible déambulation. A plusieurs reprises, un tapissier lui changera ses ressorts et sa garniture, aussi son habit de velours et ses parures.

Lorsque après de pénibles tractations l'objet me fut enfin concédé, il ne payait pas de mine. Tout le rembourrage avait moisi, le tissu avait été attaqué par les mites et l'ensemble de la structure était branlant.

C'est ainsi qu'il se mit un soir, quand il me fut restitué rajeuni, à parler pour la première fois. Ses propos étaient celui d'un convalescent qui se réveille d'un profond coma. Il me demanda quelle année, quel mois, si la guerre était finie. Il se prit d'amitié pour l'écran de télévision, tous deux devinrent bientôt inséparables.

La plupart du temps, nous dînons ainsi tous les deux devant l'extra-plat. Lorsque les programmes s'avèrent trop mauvais, nous entamons une conversation assez décousue. Il confond tout, les périodes, les souvenirs, les personnages, les mots d'amour, les bals costumés, les thés dansants. Tout ce qu'il a pu percevoir de ce monde, tout, il aura tout agrégé sans aucun discernement. Depuis, il disserte dans un désordre chronologique effarant. On dirait qu'il n'a connu que des paires de fesses plus ou moins coincées, aux émanations olfactives si variées, sans parler des poils de chats auxquels il prétend être allergique.

Il apprécie la compagnie. A été élevé comme ça, pour ça. Ne se plaint jamais des contingences inhérentes à sa fonction. En tant que bien mobilier, s'il a des droits, cela devrait bien lui laisser aussi quelques devoirs, comme celui notamment d'observer une stricte fixité à cette place où son maître sait, à tout instant, pouvoir le retrouver.

Inutile dans ces conditions de lui poser quelque piège interrogatif que ce soit. Il se met à bâiller, me laissant entendre que l'heure de se quitter a sonné ou répond invariablement : je sais pas, tandis que je ne lui demande rien de particulier, tout occupé à la lecture de mon journal du soir.

Mais voilà, il aime le bavardage, les causeries au coin du feu, n'a jamais rien connu d'autre. Sitôt que je tente d'aborder avec lui quelque sujet plus intime, il détourne l'attention, mime le sommeil. Je m'endors parfois entre ses bras.

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