Foi et pratiques religieuses : sources de soutien ou non ?

Publié par olivier-seronet le 28.10.2009
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Est-ce que la spiritualité, la foi et les pratiques religieuses peuvent être une source de soutien pour les personnes vivant avec le VIH ? Peuvent-elles aider à favoriser la prévention et le dépistage et à optimiser traitements et soins ?

Le bien-être que peuvent apporter la prière, la méditation et la spiritualité en général pour les personnes atteintes de maladies graves comme l’infection au VIH n’est plus à démontrer.  Toutes ces pratiques permettent souvent de diminuer les symptômes de dépression, d’offrir aux personnes vivant avec le VIH une perspective plus positive de la vie où la compassion a un rôle important.  Nombre de personnes vous diront que les croyants peuvent plus facilement composer avec la maladie, l’accepter, car ils se sentent épaulés, écoutés.  Ils ne sont plus seuls à se battre.  Ceci peut favoriser un sentiment de contrôle dans une vie qui en manque cruellement lorsqu’on est aux prises avec une maladie qui ne se guérit toujours pas.  Il semble que, quelles que soient les communautés, les femmes sont plus enclines que les hommes à avoir des pratiques liées à des croyances religieuses et à trouver que ce sont des stratégies efficaces d’autosoins (self-care).

Ces dernières années, de nombreux projets s’adressant aux communautés de personnes d’origine africaine et caribéenne, reconnues être plus exposées aux risques de transmission, ont vu le jour dans les pays d’Amérique du Nord et d’Europe.  Il s’agit en premier lieu de rejoindre ces populations récemment immigrées afin de mieux répondre à leurs besoins.  Et quel meilleur endroit pour le faire que dans les institutions où ces personnes se retrouvent régulièrement, c’est-à-dire les lieux de culte.  Que ce soit aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Ontario ou au Québec, les buts des projets initiés par les gouvernements ou les organisations communautaires sont les mêmes : la sensibilisation à la prévention et aux problématiques des personnes touchées par le VIH. En créant différents programmes de prévention et de dépistage avec les églises elles-mêmes et en leur sein, les chances de succès des initiatives sont grandement accrues.

Le ministère de la Santé et des Soins de longue durée de l’Ontario met en oeuvre des projets pilotes en partenariat avec des églises de Toronto regroupées à l’intérieur de la Faith Health Initiative et d’autres églises de diverses régions de la province afin de promouvoir l’importance du dépistage auprès des Ontariens d’origine africaine et caribéenne.  Chaque église participante décide de l’activité initiale.  Les événements peuvent prendre la forme d’un sermon du pasteur, d’un témoignage, d’une discussion, d’un partage d’informations avec brochures ou même d’une séance de dépistage dans l’église même ou à la clinique médicale du quartier.  Toutes ces activités de conscientisation au VIH ou de promotion du dépistage anonyme se font, suivant les endroits, avec le soutien des organismes communautaires, des centres de santé ou des cliniques VIH.

À Montréal, on s’intéresse aussi à ce sujet, mais plus marginalement.  L’organisation GAP-VIES a un projet en lien avec la foi qui vise à diminuer la discrimination dans les églises en offrant des présentations à des pasteurs afin de leur faire passer des “messages” éducatifs visant à démystifier l’infection au VIH et surtout à réduire la stigmatisation dont souffrent les personnes vivant avec le VIH.  Un des problèmes majeurs, selon cette organisation, est de trouver des personnes de la communauté qui accepteraient de se dévoiler publiquement.  Une clinique médicale VIH du centre-ville organise, une fois par mois, une messe pour des femmes séropositives chrétiennes, mais ces initiatives ne rejoignent qu’un nombre restreint de personnes.


Sur le continent africain, les choses se passent différemment et ce sont les pasteurs eux-mêmes, ouvertement séropositifs et/ou personnellement affectés par le VIH, qui ont créé en 2003, sous le nom d’ANERELA+, leur propre réseau de soutien et d’intervention.  Leur  site Internet offre de multiples ressources que GAP-VIES utilise dans ses sessions d’information.  Face au succès de ce réseau dynamique, était lancé officiellement lors de la conférence de Mexico en 2008, INERELA+, un réseau ­international de leaders religieux, hommes et femmes aux multiples croyances, couvrant les autres régions du globe et qui s’est organisé en sous-réseaux selon les aspects communs de leurs histoire, langue, culture et religion.  Ce réseau compte déjà plus de 3 500 membres.

Les membres de ANERELA+ et maintenant de INERELA+, grâce à leur position de guide moral et éthique dans la société, ont réalisé qu’ils pouvaient jouer un rôle essentiel dans la lutte contre le VIH et ils ont décidé de prendre les moyens pour y parvenir.  Ces deux réseaux partagent les mêmes objectifs : faire reculer la stigmatisation, offrir des méthodes de prévention, de l’information et des services de soins et traitements et responsabiliser les personnes vivant avec le VIH (empowerment).

Si la spiritualité et les pratiques religieuses peuvent améliorer la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH, comme les personnes des Premières nations chez qui une étude a démontré que leur cheminement spirituel n’entravait aucunement la prise des médicaments et le succès des thérapies antirétrovirales, elles peuvent aussi, parfois, accroître la discrimination et l’isolement de celles qui fréquentent certaines églises.  Il s’agit de barrières systémiques (par exemple, le rejet par sa propre communauté) quelques fois plus présentes dans les pays d’accueil que dans les pays d’origine. Ce qui peut être dévastateur pour les individus nouvellement arrivés, car leur réseau social est généralement limité à la fréquentation de leur congrégation qui joue le rôle de la famille élargie qu’ils ont perdue en immigrant.


Comment une personne séropositive peut-elle vivre le dilemme suivant jour après jour ?  Les consignes de son église lui imposent un jeûne régulier plusieurs matins de suite alors que son traitement antirétroviral l’oblige à prendre chaque matin, à la même heure, ses médicaments avec de la nourriture.  Si le médecin connaît les contraintes de la patiente, il peut lui offrir une combinaison qui conviendra mieux et avec un moindre risque d’échec thérapeutique ou de résistance advenant la prise non régulière des médicaments.  En même temps, à son église, quelqu’un de confiance peut la conseiller et la convaincre de ne pas jeûner sans pour cela mettre en danger sa foi.  De tels cas sont-ils courants ?  Peut-on, doit-on intégrer soins médicaux et spiritualité ?


Une recherche sur les croyances religieuses des populations les plus exposées au risque de transmission du VIH a été effectuée au Royaume-Uni pour répondre à ce type de questions.  Les chercheurs ont interviewé des groupes d’hommes gais (blancs en majorité) et des groupes d’hommes et de femmes hétérosexuels, noirs africains.  Les chercheurs pensent qu’une meilleure compréhension des pratiques religieuses des patients par leurs médecins pourrait faciliter le dialogue entre les deux parties et ainsi possiblement améliorer la prise des médicaments et donc l’état de santé des patients.


Certains résultats de l’étude sont significatifs et confirment l’importance de la religion dans la vie de nombreuses personnes vivant avec le VIH et l’impact de leurs croyances religieuses sur leurs décisions de traitements.

• Plus de 90 % des personnes noires atteintes par le VIH affirment avoir une appartenance religieuse ; 77 % des homosexuels des minorités ethniques et 56 % des homosexuels blancs également ; 
• 76 % de toutes ces personnes ont affirmé que leurs croyances religieuses étaient très importantes ; 
• À savoir si leurs croyances religieuses avaient une influence sur le fait de vivre avec le VIH, 25 % ont affirmé que cela avait un impact sur l’usage de leur traitement, 24 % sur l’usage de la contraception et 23 % sur le dévoilement ;
• Enfin, 23 % (presque 1 participant sur 4) étaient en accord avec l’affirmation 
que la prière seule pouvait les guérir du VIH.

Like a prayer : the role of spirituality and religion for people living with HIV in the UK.
Ridge D & all., Sociology of Health and Illness. 2008 Apr; 30 (3) : 413-28

Évidemment le système médical tente de faire comprendre que si la religion peut aider, voire améliorer l’état de santé d’une personne séropositive, la foi, seule, ne peut en aucun cas guérir, car il existe une différence fondamentale entre soigner et guérir
(curing and healing). Un débat loin d’être achevé.


On ne peut qu’applaudir aux initiatives des différents individus impliqués dans les églises pour améliorer la vie des personnes atteintes et favoriser la prévention et le dépistage.  Quant au désir de formation du personnel médical dans le domaine des pratiques religieuses de leurs patients, il s’agit bien sûr d’efforts louables, mais un médecin aura-t-il vraiment le temps durant sa consultation de se pencher sur cet aspect de la vie de son
patient ?


informations (en anglais) sur : www.anerela.org


Illustrations : Olivier Dumoulin