Fonds mondial : restrictions budgétaires

Publié par jfl-seronet le 26.11.2008
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Six associations ont dénoncé le 25 novembre à Paris les coupes budgétaires imposées au Fonds mondial de la lutte contre le sida et leurs conséquences dramatiques. Elles ont auss sévèrement critiqué l'aide au développement apportée par la France aux pays du sud. Seronet y était.
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Un silence lourd envahit la salle. Un poids, comme une douleur. La douleur d'être bientôt contraint de choisir ceux qui pourront avoir des traitements et ceux qui ne seront plus soignés. Celle de devoir renoncer à soutenir des personnes qui en ont besoin. Celle d'avoir à faire face à l'incompréhension de celles et ceux qui sont pris en otages par des décisions financières prises ailleurs, bien loin. C'est cela qu'est venue dire le docteur Bintou Dembele de l'association malienne de lutte contre le sida ARCAD SIDA. Elle raconte, sobrement, une histoire, celle de son association, qui commence comme un conte de fées et qui tourne aujourd'hui au cauchemar. "L'association s'est créée en 1994. Elle est devenue le plus grand site communautaire de dépistage, de soutien et de soins pour les personnes touchées par le VIH au Mali avec 3 000 personnes sous antirétroviraux et une file active de 7 000 personnes. Tout cela grâce à l'aide de la coopération française, du soutien des associations partenaires du Nord. En 2005, le Fonds mondial a apporté son aide. Cela a permis la création de treize sites ambulatoires pour la délivrance des traitements, d'assurer les traitements pour 11 000 personnes. La file active comptait alors 20 000 personnes". Cette aide a permis aussi la scolarisation de près de 5 000 enfants, la mise en place de projets permettant de créer des revenus de subsistance… "En 2008, nous avons subi un premier coup de marteau, explique le docteur Bintou Dembele avec la fluctuation du dollar qui a conduit à une restriction budgétaire de 20 %. Aujourd'hui, on nous dit que nous allons connaître de nouvelles baisses." Le Fonds mondial a décidé de baisser de 10 % le montant de son aide aux projets (pourtant retenus par lui) sur les deux premières années, puis de 25 % pour les années suivantes. Ce très fort désengagement met bien évidemment en péril les personnes touchées dans de nombreux pays, notamment en Afrique. "Pourtant le Fonds mondial nous a incités, nous et d'autres, a développé des programmes. On nous a demandés d'être ambitieux, de changer d'échelle, de voir plus grand dans nos projets, rappelle avec amertume le docteur Dembele. Nous avons travaillé à un projet qui a été retenu et qui permettait de pouvoir donner des traitements à 30 000 personnes et aujourd'hui, on nous dit que l'aide du Fonds mondial va considérablement baisser. Cette nouvelle suscite le chaos dans mon pays. Il y aura moins d'enfants scolarisés, moins de personnes qui seront traitées… Comment va-t-on les choisir ? Selon quels critères ? Nous avions prévu de développer des programmes pour les prisonniers, les homosexuels, les travailleurs du sexe… Les programmes de prévention de transmission vers l'enfant ne seront plus possibles parce que ce sont les plus difficiles à soutenir financièrement..." La conséquence, chacun la devine.

Ce qui se passera au Mali, d'autres pays le connaîtront aussi. Tout ceci est la conséquence de coupes budgétaires imposées par les pays riches au sein du Fonds mondial de la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, au nom de la crise financière. C'est ce qu'affirment six associations (1), dont plusieurs associations de lutte contre le sida. "Le 8 novembre, le Conseil d'administration du Fonds mondial a annoncé des coupes sombres de 25 % dans les budgets des programmes sida des pays pauvres, utilisant la crise financière pour les justifier. C'est la première fois de l'histoire du Fonds mondial qu'une telle mesure est prise", dénoncent aujourd'hui les associations. Du côté du Fonds mondial, on conteste. On s'enorgueillit d'avoir, au contraire, "approuvé 2,75 milliards de dollars US de nouvelles subventions, la plus grande série de financement approuvée" depuis la création du Fonds. Les associations rétorquent qu’ellesont une autre analyse de ce qui se passe. Et de citer l'exemple de la France. "La France a annoncé qu'elle souhaitait une réduction du degré auquel le Fonds mondial finance les projets de qualité que les pays pauvres lui soumettent, dans le but de limiter le coût pour les pays donateurs (….) La crise bancaire requiert que les pays riches réalisent encore plus d'économies budgétaires qu'avant la crise". Et à ce petit jeu, la France ne semble pas seule. "Les pays riches ont fait pression sur les pays pauvres pour leur faire accepter des coupes budgétaires, explique Pauline Londeix, d'Act Up-Paris. Les pays riches devraient ajuster leur financement du Fonds mondial au niveau de la demande". Pour les associations, ce choix des pays riches "revient à priver au moins 75 000 malades de traitements dès 2009 !"
Radine au Fonds mondial (quoi qu'elle en dise), la France diminue aussi notablement son aide publique au développement. Côté vitrine, le gouvernement parle d'une augmentation pour le budget d'aide publique au développement d'ici 2009. Les associations ont donc décidé de voir ce qu'il y avait vraiment en boutique. Pour elles, cette annonce d'une augmentation "n'est qu'un tour de passe-passe comptable qui permet à la France de ne faire aucun réel effort budgétaire". Comme le rappellent les chiffres de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), l'aide au développement française a baissé en 2007, passant de 10,60 milliards de dollars en 2006 à 9,94 milliards de dollars en 2007. Par ailleurs, les associations estiment que la France trompe son monde. Officiellement, l'augmentation du budget de l'aide publique au développement est de 31 %. Lorsqu'on a retiré les annulations de dette de certains pays, tenu compte des prêts accordés à certains pays (qui se ré-endettent), calculé ce qui est vraiment donné… le montant n'est pas de 31 % d'augmentation du budget, mais seulement de 7 %. C'est nettement moins glorieux.

"La coopération française est pilotée à vue, dénonce Sébastien Fourmy d'Oxfam France. Elle n'a pas de réelle programmation, ni de stratégie sur le long terme en matière de santé. Il est inacceptable que les actions de développement soient détournées de leur objectif premier pour servir de moyen de pression sur les migrants, établis dans notre pays, ou de monnaie d'échange dans la négociation d'accords bilatéraux de "gestion concertée des flux migratoires". Par ailleurs, il n'y a pas de contrôle parlementaire dans ce domaine. J'ajoute enfin que nous ne parlons pas ici de sommes monstrueuses. Ces dernières semaines, on voit bien  que la France a réussi à mobiliser 300 milliards pour son plan de sauvetage des spéculateurs boursiers." Selon les associations, les sommes nécessaires pour tenir les promesses d'aide au développement des pays pauvres représentent moins de 1% des 1 500 milliards mobilisés par les pays riches pour "sauver" leurs banques cet automne.
Aujourd'hui, avec les baisses de financement annoncées tant par le Fonds mondial que par certains pays, dont la France, l'accès universel aux traitement sera atteint en 2025 et pas en 2010, un engament pourtant adopté en 2000 par l'ensemble des pays.
Peut-on vraiment se permettre d'avoir un tel retard ?  Est-il normal que ce soient les personnes touchées par le VIH qui comptent parmi les premières victimes de la crise financière ?

(1) Act Up-Paris, AIDES, Coalition PLUS, Solidarité Sida, Sidaction et Oxfam.