Gays en Afrique

Publié par le 25.08.2008
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Arrestations arbitraires, chantages, tabassages, lynchages… Les gays africains ne sont pas à la fête. Ce drame prend un relief particulier alors que tout indique que l'épidémie de sida serait 10 à 15 fois plus forte parmi les homosexuels africains que dans la population générale. Si la plupart des associations ont compris que la lutte contre le VIH est indissociable de la défense des droits des homosexuels, ce n'est pas le cas des autorités qui entretiennent une homophobie officielle. Témoignages.
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"Je suis recherché par la police dans mon pays et je sais que des gens s'en sont pris à mes biens alors que je suis à l'étranger. Je ne me sens plus en sécurité au Sénégal. Je ne peux pas rentrer chez moi. Aujourd'hui, je suis limité dans mes activités et mes actions… et je lance un appel au secours". Ces phrases, Jean-Louis, militant de la lutte contre le sida et des droits des homosexuels, les prononce d'une voix calme. Pourtant, à certaines intonations, on comprend que derrière ce calme apparent, il y a beaucoup d'inquiétude quand à son avenir. Sénégalais, Jean-Louis est aujourd'hui contraint de vivre au Mali, dans un lieu discret de Bamako. Menacé parce qu'il est homosexuel, il ne sait quand il pourra revenir, sans risque, à Dakar où il habite, où vivent ses amis, sa famille, son fils. Cet exil forcé, il le doit à la parution d'un article dans la presse.

Tout démarre par la publication de photos d'une fête, un "mariage" gay, dans le magazine Icône au Sénégal. La police les utilise et se met à la recherche de ceux dont les visages ont été publiés. Celui de Jean-Louis est sur les photos. "Je participais, au nom de l'Alliance nationale contre le sida [ANCS] où je travaille, à une rencontre à Bamako sur les pratiques homosexuelles en Afrique et la prévention du VIH, explique Jean-Louis. Je ne savais pas que ce journal était sorti et je ne soupçonnais pas qu'il y avait des risques pour moi." Pourtant la menace est réelle. À l'aide des photos, la police procède aux premières arrestations le week-end des 2 et 3 février 2008. Une dizaine de personnes sont interpellées. "Je suis rentré de la rencontre de Bamako dans la nuit du 2 au 3 février. Dès mon arrivée, je reçois sur mon portable des messages qui me disent qu'il pourrait y avoir des problèmes pour moi. Je vais tout de même chez moi. Ma voisine, très tolérante à l'égard des gays, m'explique que tout le monde dans mon quartier est au courant à mon sujet, que des jeunes du secteur sont venus protester devant mon domicile. Elle, qui m'a toujours soutenu, me conseille de me sauver ! Là, j'ai vraiment paniqué. C'était en pleine nuit. J'étais revenu de la rencontre de Bamako avec deux mille doses de gel, des documents de prévention pour les gays, des rapports de mission, etc. J'ai dû tout déposer en catastrophe à l'ANCS, mon association, explique Jean-Louis. Après j'ai pris une chambre d'hôtel. On m'a donné un contact à Dakar pour m'aider. Dans la journée, j'ai appris qu'il y avait eu des arrestations. Dans la nuit, j'ai pris un taxi pour quitter le pays pour le Mali."

Que reproche-t-on à Jean-Louis et aux personnes interpellées ? Tout simplement, d'avoir participé à un "mariage" gay. Pourtant le code pénal sénégalais est clair. Seuls sont passibles de poursuites les "actes impudiques ou contre nature avec un individu de son sexe". Peu importe. Les personnes arrêtées au motif qu'elles seraient homos restent en prison. Certaines d'entre elles prennent des médicaments anti-VIH. Le 6 février, la police dément formellement l'information selon laquelle les personnes détenues vont être soumises à un test de dépistage du sida. Elles sont finalement libérées faute de charges. Le quotidien sénégalais Le Soleil (le plus important du pays) y voit un complot. Il dénonce même le "mystère qui persiste sur la provenance du financement des présumés homosexuels qui pourrait être d'origine étrangère". "L'heure est à la traque des fugitifs qui sont activement recherchés", jubile le journal. Parmi les "fuyards", il y a deux Sénégalais. "La plupart de ces personnes soupçonnées de s'adonner à l'homosexualité se seraient terrées dans un pays voisin du Sénégal", explique le journal. Jean-Louis est effectivement au Mali. Il n'a pas eu d'autre choix.

La libération des personnes détenues ne calme pas les esprits. Un journal prétend que les gays présumés "ont été pris en flagrant délit et libérés sans jugement". Il n'en faut pas davantage pour qu'une manifestation s'organise. Des dizaines de jeunes hommes armés de bâtons envahissent le centre ville. La police disperse finalement les manifestants qui promettent de poursuivre leur combat "jusqu'à ce que les homosexuels quittent le pays". Ici, l'homophobie a droit de cité. La situation est d'autant plus absurde que des financements internationaux sont versés, à la demande des autorités sénégalaises, à des programmes de prévention du VIH en direction des gays sénégalais. Les mêmes que la police arrête arbitrairement, que la justice tente de condamner et que la rue veut lyncher. Si le Sénégal fait cette demande, c'est qu'il n'a pas échappé aux autorités locales de santé que le nombre de cas de sida est de près de 22 % chez les homosexuels contre 0,7 % dans la population générale. Le problème se pose d'ailleurs dans de nombreux pays du continent. Pourtant…

Bénin, Ghana, Kenya, Nigeria, Togo, Ouganda, Sénégal… La liste est longue des pays qui condamnent à des peines de prison, souvent sévères, les relations homosexuelles. C'est le cas du Cameroun où, depuis 2005, de nombreux gays présumés ont été arrêtés. Beaucoup ont passé de longs mois en prison, oubliés par les autorités. C'est ce qu'a subi Alim, jeune gay camerounais séropositif, détenu plusieurs mois sans pouvoir se soigner. Alim est décédé une dizaine de jours après sa libération. Le Cameroun n'est pas un cas isolé. Sur la cinquantaine de pays qui composent le continent africain, trente-huit condamnent les relations homosexuelles entre adultes consentants à des amendes, la prison, voire l'exécution. L'homophobie ne sévit évidemment pas sur le seul continent africain, mais elle y a, du fait de l'importance du VIH, un impact particulier. Elle empêche la prévention, elle pousse les homosexuels à se cacher, elle limite l'accès aux soins, etc. Elle fait aussi prendre des risques importants aux militants.
"C'est une évidence que les deux vont de paire, explique Jean-Louis. On ne peut pas séparer les droits humains de la lutte contre le sida. C'est un combat que je mène depuis quelques années. Je sais qu'il y a des risques à s'exposer, à être visible comme je le suis. C'est le prix à payer. À Bamako, Jean-Louis est prudent. "Il y a une dizaine de jours Le Quotidien [un journal sénégalais] a prétendu que je m'étais suicidé suite aux manifestations d'hostilité de la population malienne contre les homosexuels en général et moi plus particulièrement, indique Jean-Louis. Alors, c'est vrai. Je fais attention."

Dossier réalisé par Floraine Cutler, David Monvoisin, Jean-François Laforgerie.

illustration : Juanita Banana

Voir aussi sur le net, l'interview de George Kanuma de l'ANSS (Burundi)

Pour contacter l' Alliance nationale contre le sida (ANCS)
Sicap Sacré-cœur 3, villa n° 9405
B.P. 10297 Dakar. Sénégal
Tél. : + (221) 33 869 30 11