8 mars : paroles de femmes

Publié par Rédacteur-seronet le 08.03.2023
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En octobre dernier, AIDES Nouvelle-Aquitaine organisait un week-end action santé (WAS) pour des femmes accompagnées par l’association. Voici leurs témoignages, une parole précieuse et (trop) rare.

Quand je suis arrivée en France, j’ai été hébergée chez une amie d’enfance et son mari sur Paris. Son mari est français ; elle est ivoirienne, comme moi. Le problème, c’est que je suis arrivée avec un visa de six mois, je n’avais pas de situation stable. Au bout d’un mois, son mari a commencé à dire : « Non, ce n’est pas possible ». Il ne voulait pas que je reste. J’avais eu plein de problème au Pays, mon compagnon était décédé, et depuis sa famille m’embêtait beaucoup, c’est pour ça que j’étais venue en France. Je ne pouvais pas rentrer. Il y avait des tensions entre mon amie et son mari. On a trouvé une solution : mon amie m’a envoyée dans l’Ouest de la France chez la sœur d’une copine, et cette dame m’a hébergée dans son salon.
Au bout de quatre mois, je suis tombée malade. Je pensais que c’était le palu. Je me suis retrouvée à l’hôpital. J’étais très affaiblie. Là, j’ai découvert que j’avais le VIH. La maladie était déjà bien avancée, et je suis partie en service infectieux. La difficulté, c’est que je n’avais pas l’Aide médicale d’État (AME). Heureusement, l’assistante sociale de l’hôpital a insisté, c’est grâce à elle que j’ai pu être prise en charge immédiatement. Pendant ce temps, elle a fait avancer mon dossier. Elle s’occupait de tout pour que je bénéficie de l’AME et que l’hôpital soit remboursé.
Quand ça allait un peu mieux, je suis allée à la Pass (Permanence d'accès aux soins de santé). J’ai beaucoup pleuré. Les femmes de la Pass me disaient que ça allait s’arranger, qu'on allait me soigner. Moi, je demandais : « Combien de temps il me reste à vivre ? » J’avais laissé ma fille au pays. Il fallait que je m’organise si je devais disparaitre. Dans mon pays, rien que le nom de la maladie, ça tue. Je ne pouvais pas croire que j’allais vivre. Je pensais qu’elles me mentaient. Je répétais : « Dites-moi la vérité, il faut que je trouve quelqu’un pour s’occuper de ma fille ».
Les médicaments qu’on m’a donnés au début ne fonctionnaient pas. J’ai dû changer trois ou quatre fois de traitements. En plus, comme je dormais dans le salon et que je devais me lever tôt chaque matin, j’étais fatiguée. Je ne faisais plus qu’une quarantaine de kilos, je suis toute petite, et chaque jour c’était pire. Je n’arrivais plus à manger, je n’avais plus du tout le moral. 
Chaque fois que je venais voir l’assistante sociale, je pleurais. Elle m’a dit : « Moi, je ne peux pas vous suivre, mais je vais vous orienter vers une association qui saura faire mieux que moi ». Elle m’a écrit une note et donné l’adresse. Le même jour, je suis allée directement voir cette association. Il pleuvait des cordes. Je connaissais mal la ville et j’ai mis du temps à trouver. Je n’avais même pas de parapluie. Je suis arrivée trempée et je suis tombée sur Céline. C’était une première rencontre, avec cette femme et avec AIDES, ça a donné du sens à ma vie. Ensuite, il y a aussi eu Carole qui m’a accompagnée.
Céline et Carole, elles ont un grand cœur. Chacune à leur manière car elles sont différentes, mais elles sont attentionnées, à l’écoute. Sans elles, je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui. Elles me donnent toujours la force. Quand je sens que ça ne va pas, même si c’est avec mon conjoint, je leur explique et leurs conseils fonctionnent. Ce n’est pas que pour la maladie, elles sont fortes pour la vie en général !
Sans l’association, peut-être que je n’aurais pas pu faire ce week-end. À cette époque, dans ma tête, je n’arrivais pas à m’accepter et à accepter ma situation. Sans AIDES, je crois que j’aurais mis fin à ma vie tellement j’étais déboussolée. Je me disais que c’était mieux que je meure. Dans le milieu africain, dire que tu es séropositive, c’est pas facile. J’avais surtout peur d’être jugée. 
Pourtant, à l’hôpital ils me disaient déjà que ça allait s’améliorer, mais je n’y croyais pas. Quand Carole et Céline me l’ont dit, c’était différent car je me suis sentie acceptée. Je leur ai dit que j’étais séropositive, et c’est comme si j’annonçais que j’avais une migraine. Elles ne m’ont pas jugé. Elles ne m’ont pas regardé avec un œil triste, c’était important pour moi de ne pas être traitée avec de la pitié. Chez nous, en Afrique, on dit que pour avoir le VIH il ne faut pas avoir une vie saine (…) J’étais avec le père de ma fille. J’avais plein de questions sans réponse : est-ce que ça venait de lui ? Comme il n’est plus, je ne pouvais pas savoir, et c’était dur à accepter. À l’association j’ai appris qu’on peut l’attraper par d’autres voies que la sexualité. Céline et Carole ont eu les mots adéquats, appropriés.
Là où j’étais hébergée, ils m’ont demandé ce que j’avais à mon retour d’hospitalisation. Je n’ai pas pu leur dire. J’avais peur d’être mise dehors. La dame ouvrait mes courriers : je n’avais pas de vie privée. Quand j’ai obtenu une place en Lits Halte Soins Santé, j’ai pu me reposer et prendre mon traitement. Aujourd’hui, j’ai même réussi à obtenir mon propre logement. J’ai deux travails : un temps partiel salarié dans un Ehpad, et j’ai créé ma micro-entreprise de couture. 
J’ai fait des rencontres importantes. L’assistante sociale de l’hôpital d’abord, et puis Céline et Carole de AIDES. Elles ne m’ont pas aidée que pour la maladie. AIDES a aussi payé les timbres fiscaux pour mes papiers. Les filles m’ont donné des conseils pour rencontrer quelqu’un. Elles ont été à l’écoute dans les moments difficiles. 
Elles m’ont montré que ma vie n’était pas finie, que je pouvais faire plein de choses. AIDES, c’est un repère pour moi en France. Grâce aux femmes de l’association, j’ai fait une formation. C’est vrai que je n’avais pas été beaucoup à l’école, et puis les ordinateurs ça me fatiguent. Mais quand je ne comprends pas quelque chose, je viens vers les gens de AIDES. Ils ont toujours la solution pour que je me sente à l’aise. Ils ont les bons conseils
Je ne me sentais pas légitime pour faire une formation. J’avais peur d’échouer. Ils m’ont dit : « Avec la force que tu as, tu vas réussir ». Finalement, je suis sortie majeure de la promotion. Je n’avais pas confiance en moi mais j’ai réussi. Après ça, je suis revenue voir l’assistante sociale. Parce que sans elle, je n’aurais jamais connu AIDES et donc je n’aurais jamais fait la formation. Elle était émue, elle ne savait plus quoi dire. Elle était contente que je sois revenue la voir. Elle m’a parlé du changement entre la première fois où j’étais arrivée dans son bureau et aujourd’hui.
Les femmes de AIDES ont aussi été un soutien dans des moments difficiles. Au pays, j’avais confié mon bébé à une cousine. Cette femme est malheureusement décédée d’un cancer.
Quand j’ai appris ça, les filles étaient présentes. Je le répète mais l’association, pour moi, c’est un repère. C’est comme ma famille. C’est une boussole.
Ma santé, ça a beaucoup évolué. Au début, on n’arrivait pas à me stabiliser. Et puis j’ai fini par trouver le bon traitement, je suis même devenue indétectable. Coté vie privée, j’ai rencontré un amoureux qui m’a acceptée telle que je suis. J’ai vécu des choses difficiles mais il y a eu plein de bonnes nouvelles ces dernières années : ma formation, mon logement, mon compagnon. 
Aujourd’hui c’est la première fois que je fais une sortie avec AIDES. Ça va très bien. Ça me fait sortir, moi qui ne sors pas beaucoup. 
Pour la suite, ce que j’envisage c’est d’abord de stabiliser ma situation par rapport aux papiers. Et puis je veux essayer de faire venir ma fille en France. Déjà, grâce à mon travail, j’ai de quoi payer un abonnement téléphone et Internet. On peut faire des appels vidéo. Je sais qu’il me faudra trouver un CDI à temps complet pour que je puisse prouver que j’ai assez de ressources pour l’accueillir. C’est mon projet, il me faudra de la patience mais j’ai de la force. 
Pour le moment je suis en emploi aidé avec une mairie en tant qu’ASH dans un Ehpad. Je prépare les plateaux du repas. Je donne à manger à ceux qui ne sont pas autonomes. J’aide les aides-soignantes au coucher et au change des résidents. J’espère que ça pourra se transformer en CDI, ou qu’ils augmenteront mon nombre d’heures.
Travailler avec les personnes âgées, je crois que ça me vient de ma grand-mère. Je n’ai pas connu ma maman, elle m’a donnée à mon papa trop tôt. Je n’ai vraiment connu ma mère qu’à treize ans. J’ai été surtout élevée par le père et la mère de mon papa. Du coup, ma grand-mère, c’est comme une seconde mère. Ce n’est qu’à l’adolescence, quand les copines disaient : « Moi ma mère… »… que je me suis demandé : « Pourquoi, moi, je n’ai pas de mère ? » Alors ma grand-mère a accepté que j’aille la voir : elle vivait avec d’autres enfants qu’elle avait eus. Même quand je l’ai connue, ça n’a pas changé le lien avec ma grand-mère. Je me suis occupée d’elle jusqu’à ses derniers jours.
Aujourd’hui quand je suis avec les personnes âgées, j’ai de l’estime pour elles. Moi, ça me soulage personnellement. Je me retrouve à ma place. Ça me rappelle ma grand-mère, et ça me plait bien d’être avec elles. Je ne sais pas comment dire ça mais il y a une chaleur. Ils me font du bien, et je leur fais du bien je crois. Je les fatigue un peu je pense parce que je leur fais beaucoup de câlins. Je les fais parler car souvent elles veulent rester dans leur bulle. J’essaie de ne pas les infantiliser, même les personnes qui ont Alzheimer. J’essaie de faire en sorte qu’elles se sentent aimées et utiles. Il faut qu’elles voient qu’elles peuvent encore faire certaines choses. Par exemple, quand j’arrive pour faire la vaisselle ou le ménage, je leur demande de m’aider. En vrai, elles ne m’aident pas du tout, ça me ralentit même, mais je sais que ça leur fait du bien. J’ai une facilité à communiquer avec les personnes âgées. Je me sens utile, je me sens douée aussi. Quand je suis en congés ou en week-end, les résidents me manquent. C’est vraiment une famille.
Par contre, je sais que je m’attache un peu trop. La première fois qu’un résident est décédé, le premier mois où j’ai travaillé, j’ai beaucoup pleuré. Ça m’a fait mal, ce soir-là je n’ai même pas pu manger. C’était comme si je perdais un proche. Je me souviens encore de ce premier résident aujourd’hui, je pense à lui avec de la tendresse. Il voulait toujours ma présence. C’était mon premier mois, du coup je ne connaissais pas les résidents, je devais demander : « Qui est M. Untel ? Qui est Mme Unetelle ? » À chaque fois, il répondait que c’était lui ! Même si j’appelais une femme ! Et puis, c’était un filou : quand j’arrivais pour nettoyer, il disait : « Pose toi un peu, on va discuter et ensuite je t’aide pour le ménage ». Alors on parlait, mais à l’heure du ménage, hop il s’enfuyait dans sa chambre pour ne pas laver !
Les aides-soignantes, lors de ce premier décès où j’ai beaucoup pleuré, m’ont dit que ce métier n’était pas fait pour moi. Il fallait que je m’habitue. Il ne faut pas s’attacher, mais moi je n’y arrive pas. Chaque personne a sa manière d’être. Les décès suivants, cela n’a pas été aussi fort. Je m’attache toujours, et c’est aussi ça qui fait que je m’engage au quotidien, mais j’arrive mieux à trouver un équilibre. Je sais que c’est normal que des personnes de cet âge décèdent. Quand même, ils en tiennent compte au travail : chaque deux ou trois jours, ils me changent de lieu pour que je ne m’attache pas trop.
Fati

J’ai envie de raconter ce que je vis en ce moment parce que c’est un moment très difficile pour moi. Si je suis venue à ce week-end, c’est aussi pour me changer les idées. Pour vivre autre chose que mon quotidien. Ça fonctionne. Un peu. Je rencontre des gens et ça fait du bien, mais je sais que les jours qui viennent seront très durs.
Déjà, je dois dire que j’ai eu une enfance difficile. Des histoires de violence. De violence sexuelle, des choses comme ça. 
Mais ce qui me chagrine le plus aujourd’hui, c’est que depuis septembre on m’a pris ma fille suite à des signalements qui ne sont pas vrais. Depuis un peu plus d’un an, je vivais dans un centre parental. C’est un endroit « mère-enfant » où des spécialistes vous accompagnent et vous aident dans la parentalité. J’y suis arrivée avec ma fille. Elle avait à peine quelques semaines. Normalement, j’aurais pu y rester jusqu’à ce qu’elle ait trois ans. Sauf que comme je n’ai plus mon enfant, je n’y reste pas.
Une nuit où ma fille s’était réveillée et pleurait beaucoup, je l’ai recouchée pour qu’elle puisse dormir. Une voisine a raconté aux éducateurs que je l’avais secoué. Ce n’était pas vrai. Depuis, je suis passée devant un juge pour enfants pour le placement de ma fille. Elle est en famille d’accueil actuellement. 
Normalement, je pourrais la récupérer au centre parental, mais eux s’y opposent. Je vais être obligée de partir de cet endroit. C’est vraiment très difficile comme moment. Le jugement a confirmé le retrait de ma fille, jusqu’en septembre prochain. Peut-être qu’il y aura un nouveau jugement à cette date, je ne sais pas trop. Je peux encore la voir, mais très peu, pendant une heure à peu près.
Je suis accompagnée par un avocat. Il a été obligé de faire une lettre car la procédure de retrait n’avait pas vraiment été respectée.
J’essaie de la récupérer. J’essaie de me battre. Mais le centre parental ne veut pas. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas exactement sur quoi ils se baseront pour juger si je peux récupérer ma fille. Ils se baseront sur moi… On m’a demandé de voir un psychologue et de prendre un traitement. Le problème, c’est que les médicaments n’agissent plus vraiment sur moi. J’ai tout le temps mal à la tête. J’ai tellement pris de Doliprane que j’ai l’impression que cela ne fait plus effet. J’ai vu un psychologue pendant un temps, un homme, c’est vrai que ça me faisait du bien de parler. C’était dur aussi. On dit que ça remue le fond, ça fait remonter la merde !
C’est difficile à vivre. J’ai passé quinze jours à faire des cauchemars. Je me réveillais la nuit, couverte de sueurs. Le psychologue a décidé d’arrêter le suivi car il trouvait que j’allais mieux. Je n’en avais plus besoin. Aujourd’hui, le centre voudrait que je recommence. Tant que je ne suis pas obligée, je ne le ferais pas, à cause des cauchemars. C’est trop épuisant pour moi. Si je suis obligée, que ça me permet de récupérer ma fille, bien sûr que je le ferais. 
J’en ai parlé aux femmes de AIDES que je fréquente. Ça fait du bien d’en parler, mais elles ne peuvent pas vraiment m’aider.
Comme je n’ai plus ma fille avec moi, le centre m’a demandé de partir. J’avais à peine quinze jours pour me retourner. C’est vraiment court. En plus, je n’ai pas de travail. Je suis sous curatelle pour la gestion d’éventuels loyers. J’ai une piste d’hébergement : une amie qui m’a dit que si je n’avais aucun plan, elle pouvait m’accueillir. Mais je crois qu’elle héberge déjà quelqu’un, ce n’est pas l’idéal. Donc je cherche quelque chose d’autre. Il me reste une semaine seulement. 
On me prend ma fille, c’est déjà dur ; et à cause de ça, je dois partir de là où je vivais alors même que je n’ai pas vraiment de solution pour trouver un nouveau lieu où habiter. Au centre, j’ai l’impression qu’ils s’en foutent un peu. 
Le père de ma fille s’est complètement désintéressé d’elle. Son prénom, c’est moi qui l’ai choisi toute seule. C’était au moins ça de positif : je n’avais pas à me disputer pour choisir mon prénom préféré. Au début, je lui écrivais, je lui donnais des nouvelles. Je devais insister pour qu’il vienne la voir. Mais j’ai prévenu : je n’allais pas toujours faire ça. Et puis à force, j’ai abandonné. On m’a dit que je m’épuisais, c’est vrai. Je voyais bien que ça me faisait du mal. J’accepte qu’il s’en foute. Moi, j’ai grandi sans père, j’aurais aimé que ma fille ait un papa. Mais il faut que le déclic vienne de lui. Moi, j’aurais beau faire des efforts, ça ne servira à rien s’il ne veut pas. Il m’écrit de temps en temps, mais c’est quand ça lui chante, et c’est jamais pour sa fille. J’ai intégré que je ne pouvais pas compter sur lui dans ce qu'il nous arrive aujourd’hui.
Pauline

Je veux raconter mon histoire pour sensibiliser les gens aujourd’hui, qu’ils soient ou pas de la même couleur de peau que moi.
Quand j’étais encore au Pays, mon compagnon avait une sœur séropositive. À l’époque, on ne connaissait pas encore ce que c’était. Elle était arrivée chez moi malade, et j’ai pris soin d’elle. C’est plus tard, quand elle est allée à l’hôpital, qu’on nous a dit qu’elle avait le sida. Mais même là, nous ne connaissions pas trop ce que c’était, on en parlait peu. Comme je ne savais pas ce qu’il fallait éviter ; par exemple, le contact avec le sang, moi, je m’en suis occupée sans précaution. Je la lavais, y compris quand elle saignait, car elle n’arrivait pas à se doucher seule. Cette femme, en plus du VIH, avait aussi du diabète et une blessure au pied qui ne cicatrisait pas. Je nettoyais sa plaie avec de la bétadine ou des plantes traditionnelles. Je la manipulais au complet. Je m’en suis occupée jusqu’à son décès.
J’avais deux enfants petits, mais je ne savais pas qu’il fallait faire attention. Elle dormait dans la chambre. Un matin, on l’a trouvée décédée sur son lit. Je me souviens qu’à sa mort, on a trouvé une sorte de liquide sur le matelas. À ce moment, on ne s’est pas dit que ce pouvait être infecté, que peut-être il aurait fallu jeter ce matelas. 
Je suis restée dans mon pays plusieurs années sans imaginer avoir pu attraper quelque chose. Quand je suis arrivée en France, j’ai découvert que j’étais séropositive. Je me demandais comment j’avais pu attraper ça. Et à force de réfléchir, ce souvenir m’est remonté en tête. Alors j’ai posé des questions, je voulais comprendre : est-ce que toucher cette femme avait pu me contaminer, ou bien c’était uniquement par voie sexuelle, donc via mon mari ? Pour moi, c’était important de comprendre comment cela avait pu arriver car je n’avais pas changé de partenaire, je ne comprenais pas. 
Quand j’ai su, j’ai appelé mon ancien mari pour que lui et nos enfants fassent un bilan complet, qu’ils se fassent tester. Je lui ai dit : « Tu sais, la maladie que ta sœur avait, peut-être qu’elle nous l’a donnée. Lui aussi n’y croyait pas. Pour lui, c’était uniquement par voie sexuelle. Il m’a fallu arriver en France pour apprendre que oui, on peut l’attraper par la voie sexuelle, mais pas que ! Nous avions une méconnaissance. Heureusement, ni mon ancien mari ni mes enfants ne l’ont attrapée. Je suis la seule à l’avoir chopé, car c’est moi qui était proche d’elle, c’est moi qui ai manipulé son corps et son sang.
Aujourd’hui, je sensibilise les gens là-dessus. Il faut vraiment se méfier. Et quand je dis « se méfier », ce n’est pas repousser la personne séropositive. Il faut se protéger soi-même. En plus, pour certaines personnes, et notamment dans mon pays, il y a des gens qui refusent le traitement. J’essaie d’en parler pour changer la situation.
Un jour, à l’hôpital de jour dans mon pays, j’ai croisé une femme dont j’ai immédiatement eu l’impression qu’elle avait la maladie. J’ai échangé avec elle, je lui ai posé la question. Elle me dit : « Ma fille, je suis malade, mais ce sont des choses qui ne se disent pas ». C’est tabou, donc je n’ai pas insisté, je ne voulais pas l’obliger à dire le mot. Je voulais juste faire passer un message : « Tu sais, tu peux vivre longtemps sans que ce truc ne nuise à ta santé, mais il faut prendre les médicaments ». Elle m’a répondu : « Non, les médicaments, c’est pour nous droguer. On ne sait pas trop ce qu’ils nous donnent ». Alors j’ai répété : « Si tu prends ton traitement, tu pourras vivre longtemps, plus longtemps peut-être que celui qui est sain ». Elle n’y croyait pas.
C’est exactement pour ça que je veux sensibiliser. En Afrique, il y a des gens qui ne font pas du tout confiance au médecin et qui, du coup, ne prennent pas leur traitement. 
Moi, je dis toujours : quand je marche, personne ne peut s’imaginer que je suis malade. Je suis tellement bien, tout va bien, aucun problème ! J’ai une charge virale indétectable depuis longtemps, et ça reste comme ça. Je me sens à l’aise, je suis bien. Aujourd’hui, j’ai une facilité à dire que je vis avec le VIH, c’est presque un combat. Je veux faire comprendre que ce n’est pas parce que tu as ça que tu ne peux pas avoir une vie saine ou partager une vie avec quelqu’un. Ta vie ne s’arrête pas là, il faut la partager. Si tu as un partenaire, tu peux lui parler ; ou si c’est trop difficile, tu veux venir avec lui à l’hôpital pour qu’on essaie d’échanger. Il n’y a rien de grave, rien qui empêche de partager une relation. Il y a le TPE, par exemple. S’il y a quelque chose de pas bien qui s’est passé, il peut la prendre pour se protéger pendant un temps. 
Ceux qui croient qu’ils ne peuvent plus vivre, qui n’ont plus d’espoir, j’ai cette volonté de leur dire : c’est faux. On peut vivre comme tout le monde. Il ne faut surtout pas se refermer. C’est devenu une force pour moi, quelque chose qui me porte, qui donne un sens. J’ai transformé cette difficulté en quelque chose qui me fait avancer. Ça m’a toujours fasciné, et c’est pourquoi je reste avec AIDES : l’accompagnement que j’ai reçu m’a donné de la force, et m’a donné envie de m’engager comme volontaire à mon tour. 
Aujourd’hui, j’ai déménagé loin du local de l’association. Je n’ai plus assez de temps pour faire tout ce que je faisais avant. Mais, j’ai toujours cette volonté de me battre, de témoigner pour les gens à travers mon histoire : sur l’importance des traitements, pour dire que la vie n’est pas finie, qu’on peut encore tomber amoureux, avoir des enfants. Tu peux tout faire ! La vie ne s’arrête pas là, il ne faut pas baisser les bras, il ne faut pas laisser le stress gagner. 
Je suis l’exemple d’une femme qui s’est contaminée parce qu’elle n’avait pas d’informations. Comprendre comment le VIH marche m’a permis d’avancer. Et aujourd’hui je suis capable d’expliquer à quiconque aurait des questionnements. J’ai beaucoup lu, j’ai essayé de comprendre.
Ne pas penser à la maladie, c’est difficile. Mais pour moi aujourd’hui, le VIH n’est plus un sujet dans ma vie. Tout va bien. Chaque fois que je fais mon bilan de santé, même mon médecin ne comprend pas car je n’ai rien, même mon foie n’a rien. Pour certains, les médicaments ont des effets indésirables. Pour moi, mon corps les supporte très bien, et ça depuis le début. 
Récemment, mon médecin m’a demandé mon avis pour changer de traitement car j’avais des vertiges. Le docteur m’a dit que c’était peut-être la vitamine que je prenais en complément, il faut la prendre car le système immunitaire ne fonctionne plus très bien, il faut toujours le booster pour éviter la fatigue. Donc nous sommes en train d’essayer cette nouvelle vitamine. Le médecin m’a avoué qu’il aimait bien travailler avec moi car j’exprimais toujours ce que je ressentais, et puis je cherchais à comprendre ce qui se passe. Il m’a même dit : « J’ai l’impression d’avoir devant moi un autre médecin ». Quand il m’a dit ça, j’ai souri et je l’ai remercié. C’est un chouette médecin, il m’associe aux décisions, et c’est très important. 
Pour ceux qui trouvent mal de prendre le traitement devant d’autres personnes, je peux partager une astuce. Moi, dès la pharmacie, je vide complètement les cachets et je jette la boite. Je mets les cachets dans un tube de Doliprane. Et comme cela, même au milieu d’autres personnes, je prends mon « faux » Doliprane comme si j’avais mal à la tête. En soi, on peut aussi faire pareil avec une boite de bonbons ! J’ai commencé à faire cela car au début, à chaque fois que je voyais cette boite, ça me déprimait. Jeter la boite d’origine a une double utilité : je ne pense plus à la maladie, et plus aucun risque de me faire juger par les autres ! C’est important les petits gestes comme ça, ça peut changer beaucoup de choses.
Les chercheurs travaillent dessus mais j’espère, j’espère vraiment, qu’un jour on trouvera un médicament pour éradiquer cette maladie.
Assa

Je viens raconter mon parcours d’ancienne travailleuse du sexe (TDS). J’ai arrêté il y a quelques mois après une dizaine d’années d’activités. Au tout début de mon histoire, avant d’être TDS, j’étais associée dans une entreprise avec une autre femme. Au bout de neuf ans, cette boite a commencé à très bien fonctionner. Tellement que je suis devenue gênante : mon véhicule de fonction a été abimé sur mon temps perso, et mon associée s’est servie de ça pour me mettre à pieds. Comment revenir travailler après ce genre d’attaque ? En creusant, je me suis aperçue que l’associée avait fait des faux en écriture en assemblée générale, avait trafiqué les comptes…
Bien sûr, je ne me suis pas laissée faire. Dans cette boite, j’avais mis tout mon argent, je n’avais plus de thunes. J’ai été voir un avocat. Il m’a dit : « Votre affaire, on va la gagner, mais il faut tant d’argent ». Je ne l’avais pas. 
Un ami, avec qui j’avais eu une histoire, m’a parlé de Vivastreet. Il l’utilisait de temps en temps pour rencontrer des escortes. Il trouvait ça plus simple et plus honnête que de payer l’apéro à des filles sur des sites de rencontres dans le but de coucher ensuite. C’est lui qui a donné mon numéro à une escorte pour qu’elle m’appelle. Il s’est passé plusieurs jours avant qu’elle ne me contacte, ce qui m’a laissé le temps de réfléchir. Je n’avais jamais imaginé faire ce genre de chose avant. Mais comme j’avais besoin d’argent pour payer l’avocat et le procès, je me suis dit : « Je sortirais mon cerveau de mon corps ». Quand l’escorte m’a appelée, on est restées plusieurs heures au téléphone, elle m’a donné tous les conseils, le public à ne pas recevoir, etc. Et puis je me suis lancée.
Je proposais des massages. Je n’avais pas envie de juste écarter les jambes. J’avais besoin, d’abord, de faire connaissance avec le client, avec son corps, en le massant. Ça me permettait aussi de poser le cadre : on avait négocié au téléphone telle ou telle pratique, je refusais de faire ça, etc. Il y en a toujours qui essayent de négocier. Et puis ça donnait un temps supplémentaire où je pouvais encore dire « stop ».
Au début, je sortais effectivement mon cerveau de mon corps. J’avais des clients de passage. Puis, j’ai commencé à développer une clientèle de réguliers. Là, c’était plus compliqué de détacher son cerveau de son corps. Surtout que ces clients ne venaient pas chercher que du sexe. Ils venaient parler, se confier. Pour ça, je n’étais pas prête. Je m’étais imaginée le sexe, mais pas les confessions. 
Mon corps a beaucoup changé dans ma vie. Jeune, j’étais très fine, et puis je suis devenue obèse. À un moment, j’ai fait une opération pour me faire poser un anneau gastrique. J’ai maigri très vite, et je suis redevenue mince. Quand j’ai commencé le travail du sexe, j’étais obèse. J’avais une clientèle qui venait parce que j’étais obèse. Quand j’ai maigri, plusieurs hommes m’ont dit : « Je ne viendrais plus car j’ai la même femme à la maison ». Il y a vraiment des hommes qui ont le fantasme de l’obésité.
Sur les sites, je n’ai jamais mis de photos de cul. C’était toujours des photos de vacances, ce genre de trucs. C’était une stratégie de défense : un jour où le copain de mon fils avait trouvé mon annonce, il a pu dire que c’était un piratage pour lui faire du tort. C’était crédible : les autres filles sont déshabillées, moi j’avais juste des portraits habillés, souvent cadrés sur mon visage. 
L’autre avantage, c’est que ça m’a apporté une clientèle particulière : principalement des chefs d’entreprise et des commerciaux peu intéressés pour aller voir des gamines déjà à poil. Ils voyaient que j’étais quelqu’un de « normal », si je peux dire. C’était rassurant pour ceux qui avaient besoin de vérifier que ce n’était pas du faux. Ça m’a aussi apporté une clientèle un peu haut de gamme. En plus, j’avais des tarifs élevés. C’était fait exprès : je ne voulais pas avoir comme clients la racaille de mon quartier.
Donc si je résume, ma clientèle s’est construite sur : un corps obèse, pas de photos de nu, des tarifs haut de gamme.
Quand j’ai eu l’argent, j’ai pu faire le procès. J’ai trouvé mon avocat très bon. Il m’a appris comment la boite et mon ex-associée nous avaient bernés sur les comptes. J’aurais pu prendre un comptable pour refaire tout le bilan. Mais ça coutait cher, pour une somme éventuelle à gagner pas si élevée que ça, et sans garantie de gagner. Je n’en pouvais plus de toute façon, le procès a duré un mois et demi.
En dix ans, je n’ai vraiment eu que deux mauvaises expériences qui, heureusement, se sont bien finies grâce à la solidarité d’autres clients. 
Une fois, alors que j’étais en train de me rhabiller, un client m’a volé l’argent qu’il venait de me payer. Je lui ai fait peur dans un premier temps en me prenant en photo devant le commissariat et en lui envoyant « Je dépose plainte ». Puis, l’après-midi, j’ai parlé de cette histoire à un client régulier qui m’a proposé quelque chose : il l’a appelé en numéro masqué et s’est fait passer pour le secrétariat du commissariat, annonçant un prochain passage devant le tribunal pour une plainte déposée. Un peu plus tard dans la journée, ça sonne à la porte. J’étais en massage avec un autre client. Le hasard fait que c’était un ancien pilier du stade Rochelais. Je lui avais raconté l’histoire. Il me dit : « Va ouvrir, je reste caché et j’interviens s’il t’arrive quelque chose ». C’était le client voleur qui venait me rapporter l’argent. Cet homme, le lendemain, est revenu me demander si j’avais bien supprimé ma plainte, je lui avais fait très peur. Je ne lui ai pas ouvert.
Une autre fois, j’ai un client qui était venu pour un simple massage. On avait convenu qu’il n’y aurait pas de sexe, ce genre de demande arrivait aussi. Sauf que là, après le massage, il veut du sexe. Je lui dis que ce n’est pas possible : d’une part j’avais du monde, ensuite, et en plus, ce mec là je ne le sentais pas. Il était malsain. Voilà qu’il me plaque contre le mur, en me tenant par les seins. Ça a été son erreur : s’il m’avait attrapé les poignets, j’étais coincée. Mais là j’avais les mains libres pour me défendre. En fait j’ai un client régulier qui m’avait appris des trucs d’auto-défense. Grâce à lui, j’ai pu les mettre en pratique. Je l’ai attrapé fort aux poignets en insistant sur un point douloureux, j’ai enchainé un coup de poing au plexus et mon genou dans ses couilles. Quand mon régulier est revenu, je l’ai remercié : « Grâce à toi, j’ai pu me défendre ». Alors il a souhaité m’apprendre encore, il m’a montré comment se défendre même quand un mec de 100 kg est sur moi sur le lit, comment le retourner, comment gérer la situation. 
Aujourd’hui, quand je parle à d’autres travailleuses du sexe, je me rends compte que j’ai eu de la chance. Je n’ai pas eu beaucoup d’histoires de violence. J’avais des clients respectueux.  Ces clients réguliers me répétaient souvent : « Prends soin de toi ». Je pense qu’il y avait vraiment de la bienveillance. Il y en a plusieurs qui étaient un peu amoureux de moi, et un qui était sans doute plus amoureux que les autres. Quand il y a eu le confinement, il m’a emmené des provisions alimentaires… et 2 000 balles pour que je n’aie pas à travailler durant cette période. C’était un client, un peu plus âgé que moi, qui, la première fois, était venu que pour le massage. Il s’était fait très mal au dos et il ne voulait pas le sexe. Et puis finalement, il a eu un coup de cœur et a continué à venir.
Ce client amoureux m’offrait pas mal de cadeaux. Une relation particulière a commencé à s’installer. Après lui, je ne voyais plus d’autres personnes. Je voulais garder ce moment. Nos séances, au lieu de durer une heure, s’éternisaient… Là, je me suis dit : « Merde, il est en train de se passer un truc… » Quand il m’a vraiment avoué ses sentiments, je lui ai dit « Je crois que moi aussi, mais tu sais je suis une handicapée de l’amour ». Il faut dire qu’avec mon activité, j’avais un point de vue particulier : 98 % des mecs reçus étaient mariés. En général, ils m’expliquaient que tout allait bien dans leur couple, mais qu’ils avaient quand même envie de voir ailleurs. 
Avec le père de mon fils, ça s’était très mal passé. J’ai élevé mon fils seule à partir de ses quatre mois. J’ai eu une autre histoire de couple ensuite pendant plus d’un an, mais le mec m’a jetée du jour au lendemain de la maison. Pour moi, les hommes, c’était donc rayés de ma liste. Avec ce client amoureux, j’ai fait un pas en avant pour deux pas en arrière. Il m’a fallu du temps pour ce nouveau couple.
Il prenait soin de moi. Il m’a payé des vacances quand j’en avais besoin mais que je n’avais pas les sous pour partir. À deux reprises : une fois, je suis partie toute seule, et une fois avec mon fils.
Avec cette histoire naissante, ça devenait de plus en plus compliqué d’accueillir des clients inconnus. Je gardais mes réguliers, mais les inconnus ça devenait dur émotionnellement. J’ai fini par ne plus en prendre du tout. Et même les réguliers… je ne conservais que ceux qui étaient vraiment gentils. Quand je recevais mon client amoureux, je n’arrivais pas à avoir d’autres clients dans la journée. J’ai annoncé à mes clients que j’arrêtais, mais il m’a fallu un temps de transition. J’en voyais quand même quelques-uns. Au bout d’un moment, quand les clients partaient, je me retrouvais à pleurer : j’avais l’impression de tromper mon nouveau compagnon. Je n’arrivais plus à faire la part des choses entre ce qui était pro et ce qui était émotion.
J’ai donc un fils. Quand il est entré en seconde, je lui avais expliqué que je faisais du massage naturiste. Je ne voulais pas qu’il l’apprenne par ses copains. Et je lui avais expliqué que comme je n’avais pas de vie sexuelle, il m’arrivait de coucher avec certains clients qui me plaisaient. Il y en avait un que j’appelais Brad Pitt par exemple, il était très beau (des fois, il y a des cotés agréables !) Avec mon fils, nous avons toujours réussi à parler ouvertement. Il se confie à moi sur ses problèmes sexuels, il pose ses questions. Il n’y a pas de gêne, on est très ouverts.
Aujourd’hui mon fils est majeur. Il habite encore avec moi. Je sentais qu’il était temps que j’arrête. Ce qui pouvait être difficile, c’est la gestion de l’espace. J’ai toujours refusé de recevoir des clients quand il était à l’appartement, à la fois pour lui et pour le client. Mais pendant les vacances, j’étais bien obligée de travailler aussi en juillet et août ! Donc il y a eu des fois où je lui écrivais un SMS : « Ne rentre pas tout de suite, je suis avec un client ». Après, il a bien conscience que si nous avons autant voyagé tous les deux, c’est grâce à cet argent. 
Le jour où j’ai expliqué à mon fils que j’arrêtais parce que je me mettais en couple avec un client, il a eu du mal à y croire. Il me disait : « Vraiment, tu es amoureuse ? Ou c’est parce que tu as la protection et son fric ? » Mais avec le temps, il voit bien que c’est sérieux. Avec mon fils, cette transition a quand même été un temps de conflits, surtout au début de la relation avec ce nouveau compagnon. Je pense qu’il se voyait perdre le rôle d’homme de la maison. On s’est beaucoup disputés, il a pu me dire des trucs méchants. Heureusement, il monte vite en tension, mais revient ensuite pour s’excuser. Maintenant, mon compagnon vient parfois dormir à la maison. Je sais qu’il a beaucoup d’affection pour mon fils.
Pour mes voisins, j’étais secrétaire-comptable à domicile. Ça s’est toujours bien passé. Il faut dire que je recevais maximum deux ou trois clients par jour, que c’était une clientèle en costards cravate qui venait, donc c’était crédible. C’est aussi pour ça que je ne voulais pas les clients en jogging de mon quartier. C’est une stratégie que j’avais dès le début. On s’entend tous bien entre voisins, j’avais envie que ça continu. En fait, mon mensonge a tellement bien fonctionné que des voisins me demandaient parfois des services : « Comme c’est ton métier, est-ce que tu pourrais m’aider à rédiger ce courrier ? » Heureusement qu’il y a eu Google pour m’aider, j’ai pu rendre service sans être démasquée !
Durant cette dizaine d’années d’activité, j’ai vu des évolutions. Par exemple Vivastreet, le site sur lequel j’avais commencé, n’existe plus. (…) Les photos sont encore plus hard. Les filles sont à poil, les jambes écartées… Moi, je dénotais complètement : une simple photo habillée, cadrée sur mon visage, ou à la limite une photo de vacances en maillot de bain sur la plage.
Pour l’anecdote, j’ai été prévenue que Vivastreet allait fermer car j’avais un client policier haut placé. Il m’a conseillé de fermer le 31 mai au plus tard mon compte pour ne pas être embêtée. Un autre jour, pendant le confinement, il m’a prévenue qu’un policier allait se garer devant chez moi toute la journée pour surveiller. Je ne devais pas prendre des clients ce jour-là. Donc je me suis amusée : j’ai passé la matinée en tenue légère à faire de la pâtisserie… et je lui ai apporté une part de gâteau en lui disant « Tenez, je vois que vous me regardez depuis quatre heures, vous en avez peut-être envie ? » Quand il l’a appris, mon client policier était mort de rire. Il m’a raconté que ce gars se faisait chambrer depuis, qu’on lui demandait « Tu veux une part de gâteau ? » Il faut dire que le mec s’était juste garé sous ma fenêtre, à regarder régulièrement par-dessus son journal pendant des heures, en plein confinement : il n’était pas du tout discret !
Je trouve aussi qu’il y a eu un avant et un après le Covid. Je me suis mise à recevoir des demandes particulières alors que j’en avais pas avant : que j’urine ou je chie dans la bouche, des fétichistes des pieds ou des tétons, que je fasse de la domination… Mais moi, je ne tape même pas mon chat quand il fait une bêtise ! J’étais incapable de faire ce genre de choses. J’ai toujours fait du « papa-maman », vraiment du basique. Par exemple, un homme qui est venu, j’ai dû lui caresser les tétons pendant une heure… et il a joui ! Je savais que ça pouvait être sensible, mais pas à ce point-là. Ce genre de choses, ça ne me plaisait pas. Je n’avais pas envie qu’on me lèche les pieds, ce ne sont pas mes délires, et puis je n’arrivais plus à me forcer. Ça faisait déjà une dizaine d’années que je faisais cette activité, je pense aussi que j’étais arrivée au bout.
Sophie