C'est tout une histoire ! (2)

Publié par Denis Mechali le 06.12.2012
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C’est son histoire personnelle de médecin, de militant et de citoyen, que Denis Mechali se propose de confronter avec la grande histoire de l’épidémie de sida, sans nostalgie.

Dans cette période, comme bien d’autres de mes collègues, le côté "magique" des progrès médicaux ne m’échappait pas. La tuberculose, fléau mortel au fil des siècles, diagnostiquée en quelques jours d’hospitalisation, guérie en six mois de traitement, pris à son domicile, sans long et fastidieux séjour en sanatorium, et même avec reprise de travail, sans risque ni pour soi, ni pour l’environnement, un ou deux mois après la mise sous traitement, cela devenait une routine, mais c’était magique en même temps. Et je ne boudais pas mon plaisir de me sentir un peu magicien !   Un coup de "gonflette narcissique", cela ne fait jamais de mal, même si on bénéficie par hasard de ces progrès, et qu’on n’a joué aucun rôle direct dans l’aventure ! Mais, en même temps, j’avais "fait mon trou"à l’hôpital Claude Bernard, en "pathologies infectieuses et tropicales", parce que ces maladies confrontaient à des patients étrangers ou migrants, dont les problèmes étaient divers, dépassaient le seul problème technique d’organe…  Et mon truc à moi, vous le savez déjà, c’était d’être au plus près possible de l’exercice d’un médecin généraliste à l’hôpital, et donc de pouvoir faire autant que possible une médecine "globale", une médecine de la personne et pas seulement de l’organe malade…

En plus, mon intelligence est plutôt du genre "intuitif", capable de comprendre assez vite une situation à de nombreuses composantes, et de la "classer dans ma tête", en divers éléments, à utiliser tout de suite, ou plus tard, si il y a plus urgent…. Je suis "intuitif et paresseux", ou, en tout cas, j’ai une forte réticence au travail trop approfondi, "de fourmi" souvent nécessaire pour comprendre à fond une problématique, et devenir ainsi un "bon spécialiste". Dans ma vie privée, je suis à la fois organisé et désordonné, laissant trainer un peu partout les choses qui ne me passionnent pas, style paperasses diverses…  Me décrivant ainsi, je ne me "jette pas des fleurs", et ne vise pas à donner de moi une image flatteuse !  Plutôt, à cette époque, ce genre de dispositions étaient celles d’un "dilettante", d’un touche à tout superficiel. Elles n’avaient rien, mais vraiment rien  pour faire une "belle carrière", ni universitaire (mais justement, j’avais atterri dans un hôpital non universitaire !) ni même une belle carrière hospitalière tout court…. Mais je suis aussi du genre "têtu", très obstiné sur des convictions fortes,  et je ne me suis pas découragé. Bien au contraire… J’ai plutôt fait mon miel dans cet exercice médical là.  Le côté "intuitif" a dû m’aider à tenir bon sur une évidence.

Avant même l’irruption du Sida, constater les limites de la médecine, le fantasme d’une médecine technique toute puissante me semblait des évidences. La médecine interne, j’en ai vite été persuadé, faisait au minimum un "aiguillage de haut niveau", une plaque tournante avant ou après recours transitoire à des services de spécialité, puis ensuite une synthèse. Mais si on ne limitait pas cette spécialité à la  synthèse des éléments "des organes malades", qu’on l’étendait aussi aux éléments de contexte psychologique de la personne, de contexte ou de contraintes sociales…. Très vite alors, cela amenait à des paradoxes curieux….Des inversions d’importance des choses… Au sein même de l’hôpital, ou à l’extérieur, l’interniste n’était donc pas très considéré, semblait "hiérarchiquement" très au-dessous des chirurgiens et autres spécialistes médicaux. Pourtant, exercée ainsi, la médecine interne associe "le cure" et "le care". Faute de traduction parfaite, on emploie beaucoup, ces dernières années, ces deux mots, pour décrire ces deux concepts différents. "To cure", c’est soigner, au sens technique, poser un diagnostic, proposer un traitement adapté. "To care", c’est prendre en charge, soigner avec sollicitude, avoir une écoute personnalisée de la personne et de ses besoins. Il y avait donc, à cette époque déjà, valorisation du "cure" et marginalisation du "care" à l’hôpital. Mais je m’en foutais ! Ma "hiérarchie intérieure" primait sur la reconnaissance sociale ou de mes pairs… Et j’étais "presque sur" de faire un truc important et difficile.  Je me rappelle ainsi avoir "bassiné" mon chef de service de l’époque, Paul Babinet, excellent interniste, doué d’une humanité et d’une compassion à toute épreuve pour ses patients, pour le convaincre… qu’il n’avait aucune raison d’avoir des complexes face à des collègues plus reconnus que lui, et parfois "prétentieux" !
 
J’aurai voulu arriver plus directement à la prise en charge des cas de Sida, dans cette période 1987 à 1990, quitte à reprendre plus tard, une "archéologie", un "comment tout cela est-il arrivé", ou "a été préparé". Mais il me fallait tout de même raconter ces choses pour expliquer comment (de quelle façon particulière) s’est organisée cette prise en compte des cas de Sida, dans ce lieu précis… L’hôpital de Saint Denis aurait bien sur organisé sa réponse sans mon implication personnelle, (je suis "prétentieux", mais pas "paranoïaque" !) Cependant,  il y a eu une certaine "alchimie", un véritable "tricotage" entre le contexte, la volonté des institutions de l’hôpital et mes choix personnels, qui expliquent ensuite une longévité dans le même lieu,  pour creuser et amplifier le même sillon. Le service dont je vais parler, sera créé en 1990, sera sous ma responsabilité et le restera jusqu’en 2011. J’ai passé la main à cette date, pour prendre ma retraite de médecin hospitalier. Il me semble aussi que ce préambule, cette façon de planter le décor, aide à percevoir à quel point le Sida, la création de l’association AIDES, le rôle de personnes emblématiques comme Daniel Defert, sont venues (et viennent encore) bousculer l’hôpital, les docteurs, etc.

A suivre...

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