Je suis sans doute passé à côté de belles histoires

Publié par Horus le 05.11.2021
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Il est toujours un peu difficile de parler de soi, surtout pour moi qui suis réservé. Depuis mon enfance, je sais que ma sensibilité est différente. Les seules choses qui m’intéressaient concernaient les émotions, l’esthétique et le partage. Bien évidemment, mes parents trouvaient cela problématique.

Je suis l’unique garçon et le plus jeune d’une famille de quatre enfants. J’ai presque dix ans de différence avec ma plus jeune sœur alors imaginez le niveau de projection de mes parents sur moi… Seulement, j’aimais les fleurs, danser et confectionner des jupes pour mes sœurs avec des torchons. J’étais un enfant jovial, bavard et très curieux jusqu’au moment où j’ai remarqué que ma mère endossait le rôle de l’éducation de mes sœurs pendant que mon père contemplait la virilité des autres garçons en me reprochant mon manque d’intérêt pour le foot et les jeux de guerre. Je n’avais pas les signes qui auraient fait « apparemment » de moi un homme. Il me reprochait ma voix trop aigüe et mes rires du fond du cœur. J’ai commencé à bégayer, ce qui m’a empêché de m’exprimer correctement pendant plus de dix ans. Je n’osais plus parler pour ne pas faire honte à ma famille, pour ne plus subir ni critiques ni violences.

Arrivé au collège, je réalise que ma sensibilité a des répercussions sur ma sexualité. J’ai toujours fréquenté des établissements privés catholiques alors depuis mon plus jeune âge, on me dictait ce qui est BIEN et ce qui est MAL. On décidait si j’appartenais au camp des enfants de Dieu ou à celui des pécheurs. En sixième, j’ai été contraint de répondre à une série de questions qui devait définir mon « camp ». À ma grande surprise, ce questionnaire a fait partie de mon dossier scolaire. J’ai compris que quelque chose dysfonctionnait et je n’ai eu de cesse de vouloir quitter cet environnement. Pendant mes années de collège, je n’ai pas beaucoup d’amis ; je suis isolé à cause de ma situation sociale et des rumeurs circulent concernant mon orientation sexuelle. À 13 ans, je tombe sous le charme de mon professeur de maths, un beau jeune homme de 30 ans. En toute naïveté, je lui écris une belle déclaration. La lettre est lue en ma présence et celle de mes parents par le directeur de l’établissement. Je me sens très humilié. Face à la situation mes parents organisent un rendez-vous avec un psychologue. Je suis heureux de cette initiative que je pense constructive ; malheureusement, le psychologue ne respecte pas la confidentialité et il raconte l’intégralité de nos échanges à mon père.

Je perds confiance en l’être humain et cet événement exacerbe mon ressenti. Je deviens un défouloir pour ma famille ce qui me pousse à faire une tentative de suicide. Mon appel à l’aide n’est pas compris. Pire, ma famille imagine que je cherche à faire mon intéressant ; je suis battu à mon retour de l’hôpital.

J’ai 16 ans quand je débarque à Paris. Je vis chez l’une de mes sœurs et je fréquente un beau lycée du 14e arrondissement. La population est mixte, les esprits plus ouverts et la tentation est là. Je découvre la communauté gay, les soirées, la drague, le danger, mais je suis naïf. Un soir, les choses tournent mal et je suis victime d’un viol. Par peur du jugement, je n’en parle pas. Je ne suis pas certain de savoir en quoi consiste le sexe entre hommes. J’ai longtemps culpabilisé en pensant que je suis responsable de la situation. Au lycée, je décroche et je finis par arrêter les cours.

Je rencontre l’amour. Un homme plus âgé que moi de cinq ans, aux valeurs traditionnelles et d’un grand respect. Il m’aide à retrouver l’estime de moi, à prendre du recul et à retrouver foi en l’être humain. Malgré la religion, l’environnement familial et le niveau social qui nous séparent, je pense que notre couple mérite que je fasse mon coming-out auprès de ma famille. On est fous amoureux l’un de l’autre et après quatre ans, on commence à évoquer le Pacs. Il se projette dans une relation durable avec moi. Il rentre dans son pays pour le ramadan. À son retour, il est marié et père et il m’annonce qu’il s’installe avec sa femme au Canada. La douche froide.

Après un passage à vide, je quitte Paris pour le Sud de la France. Je suis accueilli par un ami de mon père que je pense mal-attentionné. Je décide de voler de mes propres ailes. Je fréquente le milieu de la nuit : alcool, prostitution et drogues. J’ai 20 ans, je loge chez un proxénète qui m’héberge gratuitement. Mon quotidien est bercé par les prostituées et rythmé par des vols, des menaces et de la violence. La situation devient insupportable. Je monte un faux dossier pour obtenir un logement social et pour la première fois j’ai un chez-moi. Je gagne ma vie en tant qu’escort. Je connais une période de deuil suite à un décès familial. Le traumatisme du viol ressurgit, je souffre de la séparation fulgurante avec mon ami et je dois faire face à mon quotidien. Tout mon argent passe dans les factures et mes besoins de première nécessité. Pour éviter de penser, je suis en permanence dans l’action. Je fais à nouveau de mauvaises rencontres avec tout ce qui les accompagne : vols, violences et pressions morales.

Lors d’un bref séjour à Paris, je revois d’anciens camarades de lycée. L’un d’eux me rappelle la passion que j’avais pour la mode. J’ai 21 ans. Un de mes clients s’intéresse à moi et propose de m’aider pour que j’intègre une école de mode. Je crains de lui être redevable alors je lui explique que je souhaite réfléchir et que jamais ni mon corps, ni mon cœur ne pourront servir de monnaie d’échange. Grâce à lui, j’intègre une école de mode qui va durer deux ans. Malheureusement, il joue de la situation et me menace régulièrement que tout s’arrête. Je suis enfermé dans une prison dorée et je dois donner le change aux personnes que je fréquente à l’école. Ils ont de moi l’image d’un beau jeune homme sûr de lui, presque hautain alors que je suis vulnérable et triste. Mais je décide de porter le masque de celui pour qui tout va bien et qui gère. J’ai un fort sentiment de culpabilité et je ne supporte pas l’idée que les autres s’inquiètent pour moi.

Je rencontre une personne qui va changer ma vie et avec qui je m’installe à Paris. C’est mon compagnon de vie, mon âme-sœur, celui qui me rend libre. À ses côtés, je reprends confiance et j’apprends la tolérance. Je rencontre sa famille qui est dans le non-jugement. Je suis heureux et fier et je décide de me rapprocher de mes parents. J’ai 27 ans. Mon père est compréhensible et m’explique que si je lui avais parlé plus tôt, il aurait pu trouver des solutions. Néanmoins, il me demande de ne pas parler à ma mère pour la protéger. Sa santé est fragile, il souhaite que je l’épargne. Mes sœurs ne prennent pas position.

Je me coupe de ma famille. J’ai un profond sentiment d’injustice, de rancœur et de tristesse, mais je me focalise sur mon nouveau bonheur au sein de mon couple aux allures idylliques. Je traine toujours des valises pleines de non-dits et de problèmes non réglés. Je perds confiance en moi, j’ai peur de l’abandon et mon hypersensibilité est exacerbée. Je me retrouve à nouveau en situation de vulnérabilité et je commence à tromper mon copain de manière compulsive. J'ai 28 ans quand il me demande en mariage. C’est le plus beau souvenir de ma vie, mais je gère très mal l’annonce à mes proches. J’ai été sincère et si mes sœurs acceptent ma situation, leurs principes les empêchent d’assister au mariage. Mon père ne me répond pas. Dans ce contexte, l’organisation du mariage n’est pas facile. Ma belle-famille finance entièrement ce qui sera le plus beau jour de nos vies. À nouveau, je culpabilise énormément. La réaction de ma famille me fragilise, je perds du poids. Une de mes sœurs me fait la surprise de venir au mariage. Tous nos amis sont présents pour partager ce beau et joyeux souvenir. Un mariage qui nous ressemble et qui célèbre notre amour inconditionnel.

Peu de temps après la cérémonie, j’ai le contrecoup des préparatifs qui ont duré un an. Je souffre de la violence psychologique que j'ai subie de la part de ma famille. J’augmente ma consommation de cannabis, mais rien n’y fait. Je décide de consulter une psychologue qui travaille sur la mémoire cellulaire (1). Je veux sortir de la culpabilité. Mes doutes persistent. Je me sens insécurisé. Je manque de confiance en moi et j’ai tellement peur de tout perdre que je m’y emploie. J’ai des relations extra-conjugales à répétition sous l’emprise de drogues ; tout me semble ingérable.

J’ai 32 ans et 2021 débute dans la douleur. Physiquement je suis très mal. J’ai de fortes douleurs au ventre, des suées et des nausées. Je pense à la Covid-19. Un de mes oncles que j’admirais meurt d’un cancer. Comme sa vie amoureuse secrète et dramatique, il a tu sa maladie à son entourage. Tous ces non-dits résonnent avec ceux de ma vie et je me demande si je suis heureux dans mon mariage et dans ma relation amoureuse qui dure maintenant depuis dix ans. C’est l’été, et nous partons comme chaque année en vacances avec la famille de mon mari. Mes symptômes physiques reviennent et m’inquiètent. Je pense au pire et la culpabilité m’étouffe. J’écourte mon séjour pour rentrer à Paris où j’achète un autotest de dépistage pour le VIH dans une pharmacie avant même de rentrer chez moi. Le test est positif. Je fais immédiatement confirmer le résultat par un prélèvement sanguin. Une semaine après je quitte mon mari, rongé par la honte et la culpabilité. Je sais depuis qu’il a fait un test de dépistage et que le résultat est revenu négatif. Ça faisait des mois que nous n’avions plus de relations physiques ; je refusais de le souiller.

Je déménage à nouveau avec un virus en moi que je cache à tout le monde. Je commence à prendre mon traitement et difficilement un nouveau départ dans un nouvel environnement. Le confinement m’isole de ma famille, de mes amis, de mon ex-mari et me prive de repères. Je rencontre des mecs pour des plans cul occasionnels et pour surmonter ma timidité je consomme de la drogue que je finis par m’injecter. Le contexte sanitaire et ma vie dissolue m’empêche de trouver un travail. Le slam est au cœur de mon existence. Je perds pied socialement et financièrement. Je ne prends pas de plaisir mais j’ai besoin de ces rencontres pour sortir de ma solitude. Je passe les fêtes de fin d’année, seul. Un soir, je me fais un slam mais je maitrise mal l’injection. Un abcès se forme sur mon bras autour du point d’injection et quelques jours après je peux voir mes nerfs et mes tendons. C’est l’horreur ! Je suis dans une grande précarité financière. Je ne peux pas me soigner et j’ai tellement honte que je mets trois semaines à consulter un médecin. Cet accident reste un grand choc dans ma vie de consommateur.

Je trouve un emploi, mais la vie en solo me pèse. Ma consommation de produits oscille avec mon curseur émotionnel. Je fais quelques rencontres amoureuses mais la drogue ne me désinhibe plus ; au contraire, je cogite. Ma peur de l’engagement et mon manque chronique de confiance en moi me font tout saboter. Je suis sans doute passé à côté de quelques belles histoires auxquelles je n’ai pas donné suite.

Je passe un week-end à Paris, quasiment un an jour pour jour après ma fuite. Plein de sentiments se mêlent. Je refais le chemin de la vie commune avec mon mari à l’envers. Je repasse par nos rues. Je revois notre appartement et j’entends sa voix dans ma tête. Je le cherche partout du regard. Je dors chez mon meilleur ami, mais la nuit est blanche, hantée par mes souvenirs. Je donne rendez-vous à un dealer que je rencontre au croisement d’une rue. Je le reconnais et je pense d’ailleurs que c’est lui qui m’a transmis le VIH, mais je ne dis rien. Je me fais un slam. Je prends du GHB et je rejoins un mec dans un hôtel.

Je me réveille dans une chambre d’hôpital, sanglé, intubé et perfusé. À ce moment-là de ma vie, je me dis que je suis un déchet qui mérite et a provoqué ce qui lui arrive. Toute la journée, je pleure en pensant à mon ex-mari, à mes parents, à mes amis et à ce que je suis devenu.

Aujourd’hui j’ai tout à faire : accepter ce qui s’est passé, oser en parler et ne plus être dans la culpabilité et l’autodestruction. J’ai donc décidé de changer les choses avec le soutien de AIDES. J’ai besoin de me sentir appartenir à une communauté, compris, respecté et non jugés.
Je veux être optimiste.

 

(1) La mémoire cellulaire est une croyance selon laquelle les cellules du corps humain contiennent des indices sur nos souvenirs autobiographiques : les cellules garderaient le souvenir de traumatismes psychiques dont on ne se souvient pas.

 

Commentaires

Portrait de jolicoeur

je te comprend, tu n'es pas seul, si t'a vu il est elle , cela peux te reconforter, nous sommes tous different les humains, y a encore beaucoup de chemins à parcourir pour la tolerance, quand on voit certains pays, c'est pas tres encourageant pour ceux là, ici nous sommes en democratie et en liberté, sachons la garder et ne pas se laisser embarquer dans des chemins de travers qui risquent de nous amener vers de sombres avenir

Portrait de cemekepirketou

Dans les nombreuses rencontres fugitives que j'ai pu avoir, et dont je n'ai conservé que très peu de souvenirs, j'ai peut-être croisé des personnes dans ta situation, qui m'ont semblé à la fois touchantes et à la fois inaccessibles, des personnes dans lesquelles, au risque de me tromper énormément, j'ai cru voir de la beauté, mais aussi beaucoup de souffrance, que j'aurais voulu aider, mais qui ont fui à ce que je voulais leur transmettre de ma petite expérience, ou qui m'ont fait fuir, parce qu’à l'époque j'avais aussi encore beaucoup de questionnements sans réponse et que je ne savais pas encore trop qui j'étais.
La seule solution c’est d'arrêter de souffrir pour redevenir ce qu'on a toujours été, ça peu paraître la mer à boire, mais pour faire un kilomètre il faut commencer par faire un pas ; et ce n'est pas un travail infini : c'est possible d'arriver à solutionner définitivement les problèmes, et arriver à la joie de vivre et à la paix intérieure ; on reste sensible à la souffrance dans le monde, mais ce n'est plus notre souffrance, et la vie s'équilibre avec tout ce qu'il y a de beau dans le monde.
Il y a trois façons de sortir du piège de la souffrance et d'augmenter sa conscience : 1 - Beaucoup étudier, lire, voir des films ; 2 - beaucoup prier ; 3 - rencontrer une personne qui a déjà fait le travail et qui nous t'aide.
Petite histoire Zen : un gars assis dans un temple médite depuis des dizaines d’années pour arriver à l’illumination ; mais ne la voyant pas arriver, il perd patience, jette l'éponge, se lève et se barre ; arrive un autre gars qui tombe ivre mort au même endroit, et l’illumination tombe sur lui. N'abandonne jamais ton but, tu pourrais n'être qu'à quelques centimètres.
Pour les personnes qui critiquent il faut leur répondre : « Un être humain est un puits très profond, personne ne peut savoir ce qu'il y a au fond du puits, arrête de critiquer ! »
Parfois c’est la peur de perdre l’amour de la famille qui nous empêche d’évoluer vers notre réalisation. Aucun être humain n’est obligé de rester enfermer dans une culture ni dans une famille, la famille n’est pas toujours les parents, elle peut être des adultes qui nous ont accompagné ; il est possible de se recréer une famille avec d’autres personnes, d’y trouver les archétypes masculin et féminin réalisés qui nous ont manqué enfant pour nous structurer, et se reconstruire.
Il y a dans nous un être qui est déjà ce que nous pouvons devenir dans la réalisation totale, appelle ça comme tu veux : être essentiel, ange gardien, Dieu intérieur, etc. Nous pouvons entendre cet être nous parler, nous conseiller et nous aider pour arriver à son état de réalisation totale, pour cela il faut faire le silence en nous : faire taire les idées folles, arrêter les sentiments impurs, calmer les désirs insatiables, et supprimer les besoins inutiles et superficiels. Et si un moment tu veux sauter dans le vide, il peut venir te retenir et te dire : « Arrête, ne saute pas, tu n’es pas seul, tu es avec moi. Tout ce que tu seras, tu l’es déjà. Ce que tu cherches est déjà en toi. Réjouis-toi de tes chagrins, grâce à eux, tu arriveras à moi. Et moi, qui serais-je dans vingt ans ? Dans cent ans ? Dans dix mille ans ? Est-ce que ma conscience aura toujours besoin d’un corps ? Pour toi, je n’existe pas encore, pour moi, tu n’existes plus. À la fin des temps, quand la matière entamera son chemin de retour à l’origine, toi et moi n’auront été que des souvenirs, jamais une réalité. Quelque chose est en train de nous rêver. Donne-toi à l’illusion. Vis ! » (La danza de la Realidad).

Et pas comme dans ce film stupide "Les ailes du désir", ou l'ange regarde le gars sauter dans le vide sans rien faire !

Ce que nous sommes ne s'est jamais produit avant dans l'univers, et ne se reproduira plus jamais après, nous sommes uniques. Ne passe pas à côté de la belle histoire qu'est ta vie !