"Partager pour vaincre", mon journal (4/4)

Publié par Jonathan Quard le 05.04.2012
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Militant à AIDES, Jonathan a assisté pour la première fois à une conférence internationale sur le VIH : l’AFRAVIH 2012 à Genève. A cette occasion, il a tenu un journal des moments forts de cette conférence.

19 fois plus de risque d’être contaminé

Les deux séances auxquelles j’assiste pour terminer la journée sont "Prévention chez les hommes homosexuels et les femmes travailleuses du sexe" et "Recherches communautaires et participation des communautés à la recherche". Sans surprise, de nombreuses présentations nous déroulent les chiffres sur l’homophobie dans les pays africains, avec des homosexuels discriminés par les travailleurs sociaux au Cameroun par exemple, et des travailleuses du sexe plus touchées par le VIH que la population générale, avec des clients payant le double pour avoir du "corps à corps", sans capote quoi.

Un Suisse nous présente ensuite "Blues Out", un programme de santé bien-être pour les hommes homosexuels monté suite à une enquête sur la santé gaie révélant qu’environ 40% des gays ont été en dépression au cours de leur vie, soit une proportion deux fois plus importante que la population générale. Ce programme comprend principalement un site, et avait une ligne d’écoute avant qu’ils ne la ferment un an après car elle n’était pas très fréquentée. Ils disposent également d’une liste de médecins gayfriendly formés aux questions LGBT pour répondre aux attentes de ce public. Il termine sa présentation en rappelant que dans les pays en développement les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) ont 19 fois plus de risque de se faire contaminer par le VIH que les hétérosexuels, et que seuls 1,2% des fonds de prévention leur sont alloués ! 73 pays dans le monde condamnent l’homosexualité à une peine de prison, et dans 7 pays encore elle est passible de la peine de mort.

Le plus faible taux d’accès au traitement ARV au monde

Enfin, plusieurs présentations par l’ALCS (Association de Lutte Contre le Sida) au Maroc sont plutôt intéressantes. Les données concernant les pays d’Afrique du Nord sont plutôt rares. Au Maroc, les rapports homosexuels sont un délit puni par la loi. "Si l’homosexualité est punie dans nos pays, aider les HSH, faire de la prévention auprès d’eux n’est pas interdit !", affirmait, haut et fort, l’un des responsable de l’ALCS. Depuis 1995, de la prévention sur les lieux de rencontres extérieurs, sur Internet, des accueils, etc. sont réalisés. En octobre 2010, un centre de santé pour les HSH a réussi à voir le jour à Marrakech. Il s’agit, en fait, d’un CDAG classique, mais avec deux jours dans la semaine où il est réservé pour un public HSH pour faire du conseil et du dépistage, avec des dossiers codifiés garantissant l’anonymat des personnes. Le public se définit à 50% comme homosexuel et à 45% comme bisexuel. C’est un public jeune qui, malgré de bonnes connaissances sur le VIH, prend beaucoup de risques. Sur 117 personnes suivies, 82% ont fait un test VIH, avec un taux de découverte de séropositivité de 10%. 60% ont fait un test pour la syphilis, avec 32% d’entre eux ayant un résultat positif. Ce centre semble attirer un public ayant plutôt des pratiques à risque puisque la prévalence pour le VIH et la syphilis chez les HSH à Marrakech et Agadir sont respectivement de 2,8% et 5,6% pour le VIH, et de 10,8% et 7% pour la syphilis. Par ailleurs, la zone MENA (Moyen-Orient Afrique du Nord) est celle où il y a le plus faible taux d’accès au traitement ARV au monde (environs 11%). Le dépistage reste le maillon faible avec une offre très limitée, une mauvaise répartition géographique, et des populations "exclues" peu ciblées (HSH, UD, travailleuses du sexe, etc.). Les ruptures de stock d’ARV sont très fréquentes, et les combinaisons de médicaments sont données aux personnes selon les stocks disponibles, donc varient souvent ! De plus, seuls le Maroc et la Tunisie disposent de programmes d’éducation thérapeutique du patient (ETP). Plus de résultats de cette étude seront disponibles très bientôt sur le site www.itpcmena.org ! Plusieurs plaidoyers sont en cours au Maroc notamment, sur la dépénalisation de l’homosexualité, et également pour pouvoir faire du dépistage communautaire, comme on y a accès en France depuis l’été dernier.

Un militant violemment arrêté par la police

En parlant de plaidoyer, je dois avouer que cette conférence fût l’occasion de vraiment découvrir le travail phénoménal que réalise l’équipe du plaidoyer international à AIDES. On en entend quelques fois parler, mais on ne sait pas toujours quels sont leurs actions. On peut parfois entendre que ce sont des glandeurs (comme on peut entendre ça de tout salarié d’ailleurs), mais franchement je suis témoin du contraire ! La journée allait se terminer, au stand de la Coalition PLUS, quand des nouvelles du Cameroun tombent. Stéphane Koche, vice-président d’Adefho, association de défense des droits des minorités sexuelles, a été violemment arrêté par la police alors qu’il organisait, en présence de Maître Alice N’Kom, avocate et fervente militante des droits LGBT au Cameroun, un séminaire sur les droits des minorités sexuelles. Pas de répit du coup pour les militants de AIDES qui doivent passer des tonnes de coups de fils, rédiger un communiqué de presse, envoyer des mails aux présidents des associations d’Africagay contre le sida, des dirigeants de l’ONUSIDA, des militants camerounais présents à Genève pour que la mobilisation se crée rapidement. Et leur travail est plutôt efficace. Pas étonnant qu’ils aient les yeux cernés, à tout le temps courir partout dans la conférence. Je n’ose imaginer leur état à la fin de la conférence de Washington, qui sera certainement plus intense ! En tous cas je tiens à saluer ceux de l’équipe qui étaient présents à Genève et avec qui j’ai passé pas mal de moments : Francesca, Nicolas, Stéphane, Lisa et Florence.

"Les droits de l’Homme ne sont pas brevetables !"

Quatrième et dernier jour… ou plutôt demi-journée vu que ça se termine à 13 heures. La séance sur le dépistage n’apporte, au final, pas grand-chose de plus que les informations que j’ai déjà eues tout au long des trois précédents jours. Il paraît, en revanche, que la séance intitulée "Pénalisation et VIH" était super intéressante. Je vous conseille donc si vous avez le temps de visualiser les échanges qui ont eu lieu, vu que tout a été filmé.

Vient ensuite la dernière plénière. "Quelle que soit la durée de la nuit, le jour se lève", nous dit le premier interlocuteur, le médecin et militant ivoirien Serge Eholié. La dernière intervention concernant les espoirs d’éradication du VIH s’ouvre sur une citation d’Antoine de Saint-Exupéry : "L’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible". Plusieurs pistes pour éliminer le virus sont évoquées par un médecin et militant montréalais, Jean-Pierre Routy. L’intensification thérapeutique pour faire baisser la réplication virale ; le vorinostat pour purger les réservoirs du VIH ; le fait de contrecarrer l’épuisement immunitaire en utilisant la cytotoxicité anti-VIH ou le récepteur PD-1 ; le vaccin thérapeutique avec notamment une base de cellules dendritiques, qui a déjà donné des résultats significatifs mais pas encore suffisants ; ou encore en essayant de rendre les CD4 non-infectables en éliminant l’expression du récepteur CCR5.

Enfin, pour terminer cette conférence vient l’heure de la cérémonie de clôture. Le professeur Gilles Brücker, secrétaire général de l’AFRAVIH, revient sur les questions de financement. Pour lui, il est important "d’obtenir une biologie génériquée [comprendre des examens biologiques à moindres coûts, ndlr], à l’instar des médicaments, car elle est encore bien trop chère". Il s’indigne aussi de la gestion de l’épidémie par les dirigeants africains : "Comment se fait-il que certains pays dont le PIB le permet, n’investissent rien dans la santé et continuent à dépendre à 100% de l’aide internationale ?" Il termine sur un galvanisant : "Les droits de l’Homme ne sont pas brevetables !"

Simon Kaboré, qui remplace la ministre de la santé et de lutte contre le sida de Côte d’Ivoire qui n’a pas pu venir, ne fait qu’étayer les propos précédents en reprenant une phrase d’Ibrahima Ba : "Nous voulons être soignés par les impôts et les taxes que nous payons, mais non être traduits en justice comme c’est le cas au Cameroun". Puis Jean-Paul Moatti, économiste de la santé, continue en insistant sur la nécessité d’injecter de l’argent dans l’aide au développement, surtout en temps de crise.

C’est ainsi que se termine cette superbe conférence genevoise. Plein de belles rencontres, des échanges, des découvertes, des cerveaux en ébullition, le pied quoi ! C’était ma première… et j’espère pas la dernière ! Et j’en suis ravi ! Je ne peux que vous conseiller de tenter votre chance pour participer à ce genre d’événement ! The Show Must Go On !

Lire les épisodes 1, 2 et 3.