Boulevard de la haine !

Publié par jfl-seronet le 05.07.2019
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D’élection en élection, une partie notable des formations politiques fait de l’immigration, une « question » et le plus souvent un « problème ».

Cette façon d’aborder et de penser les migrations et les raisons pour lesquelles elles se produisent, empoisonne le débat politique français et c’est manifestement parti pour durer. Le 11 juin, Le Monde a publié un article : « Nouvelle offensive de l’exécutif sur l’immigration ». On y évoque une réunion qui s’est tenue à l’Élysée (30 avril dernier) en présence du président de la République et de parlementaires de la majorité, membres de la commission des lois. « Il nous a dit en substance : « Nous vous y trompez pas la question de l’immigration, comme celle de la sécurité, est encore devant nous », rapporte un participant au Monde. Un second explique qu’Emmanuel Macron leur a annoncé que la toute récente loi Asile-Immigration (entrée en vigueur en janvier 2019) serait déjà « obsolète » Quoi qu’il en soit, la lecture de l’article du Monde nous fait bien comprendre que le président de la République entend bien remettre le sujet sur la table pour la seconde partie du quinquennat et donc la future campagne présidentielle, puisque les deux vont se confondre.

On assiste ainsi à une lente forme d’intoxication collective qui semble sans limite, sans barrière. En janvier dernier, Emmanuel Macron, répondant au mouvement des gilets jaunes avec sa Lettre aux Français, avait évoqué l’idée « d’objectifs annuels » migratoires qui pourraient être fixés par le Parlement. Pas de « quotas » donc dans la lettre présidentielle, mais dans la bouche du ministre de l’Intérieur : si !

Le 20 juin, Christophe Castaner se dit prêt à discuter de la mise en place de « quotas sur l’immigration économique » lors du débat parlementaire prévus sur le sujet en septembre prochain. Eh oui, car il y aura un débat au Parlement sur l’immigration cet automne, encore un. L’idée a été présentée par le Premier ministre Édouard Philippe lors de son second discours de politique générale, en juin dernier. Nous n’en avons donc pas fini avec ce débat et ses effets délétères sur la société dans son ensemble.

Le sujet vire à l’obsession voire à l’acharnement. Il contamine les discours publics. Récemment, la présidente (ex LR) de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, présente dans une interview (22 juin, Le Point) « sa feuille de route pour rebâtir une droite compétitive entre Macron et Le Pen. » Elle annonce que : « La droite doit être le parti de l'ordre ». Le journaliste Sébastien Le Fol lui demande : « Sur l'immigration, le gouvernement dit vouloir étudier les quotas. Le jugez-vous également laxiste sur cette question-là ? » « Totalement ! répond Valérie Pécresse. Il y a en France un détournement scandaleux du droit d'asile, avec des milliers de demandeurs venus de « pays sûrs ». Notre régime social est beaucoup trop favorable. La loi de 2004 sur les transports m'oblige à donner 50 % de réduction aux clandestins puisqu'elle concerne, sans distinction, toute personne gagnant moins de 7 000 euros par an. J'ai voulu obtenir la suppression de cette disposition mais la République en marche a voté quatre fois contre mon amendement. L'hébergement des clandestins coûte un milliard par an, rien qu'en Île-de-France. Croyez-moi, le Premier ministre n'est pas de droite sur l'immigration ». Voilà, voilà… tout est dit !

Autre exemple : le 19 juin, le député (LR) des Alpes-Maritimes et président de la Commission nationale d'investiture des Républicains, Éric Ciotti, est interviewé sur BFMTV. Son parti décide de publier un communiqué de presse à ce propos. Alors qu’il a été interrogé sur de très nombreux sujets, le titre retenu est : « Aujourd'hui, il y a trop d'immigration que nous ne pouvons plus intégrer » . Cela dit, ce choix est cohérent avec le ton d’un communiqué des Républicains publié le 18 juin, signé par Pierre-Henri Dumont, député du Pas-de-Calais et membre de l'équipe thématique des Républicains en charge de l'immigration : « Êtes-vous prêt à réduire l'immigration en France ? » adressé au Premier ministre sur la proposition du gouvernement d'instaurer des quotas annuels d'immigration. Cela donne : « Monsieur le Premier ministre, vous avez annoncé vouloir un débat au Parlement sur l'immigration mais ce n'est pas un débat que les Français attendent, ce sont des mesures concrètes pour réduire l'immigration (…) Quelle crédibilité avez-vous alors que votre gouvernement a battu l'ensemble des records en 2018 : le plus grand nombre de titres de séjour délivrés, de clandestins, de demandeurs d'asile... ? Une tendance qui s'amplifie en 2019 alors même que le nombre d'entrées en Europe diminue. Quelle crédibilité avez-vous alors que votre majorité instaure une véritable prime à l'illégalité en régularisant plus de 50 000 sans-papiers, en ne limitant pas l'Aide médicale d'État et en rejetant notre amendement visant à supprimer les réductions dans les transports publics pour les clandestins ?, etc. » Le même jour, Les Républicains publient d’ailleurs un autre communiqué :  « Il faut s'engager dans une logique de diminution de l'immigration ». Cette recommandation, on la doit à Annie Genevard, secrétaire générale des Républicains, députée du Doubs et vice-présidente de l'Assemblée nationale. « Sur les questions migratoires, la majorité est très largement à gauche. J'ai vu les mêmes débats avec la majorité d'Emmanuel Macron qu'avec la majorité de François Hollande, la même réticence à contrôler et à encadrer ». Comme souvent, c’est l’éternel procès en laxisme qui est fait. Mais est-ce le cas ?

Le 20 juin, Mediapart rappelle dans un article d’Élisa Perrigueur que des organisations non gouvernementales œuvrant à Calais et Grande-Synthe ont alerté sur les évacuations à la chaîne qui s’y produisaient. Le reportage pointe un manque d’informations des personnes visées par ce que la préfecture appelle « des mises à l’abri », mais qui semblent, selon les témoignages recueillis par Mediapart, assorties d’une « atteinte aux biens des personnes exilées, qui sont trop confisqués, endommagés ou détruits ». Le 20 juin encore, s'est tenue la Journée mondiale des réfugiés-es. À cette occasion, Les Inrocks interviewent Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité. L’hebdo lui demande en quoi est-ce important d’organiser une telle journée mondiale. « C’est un moment d’interpellation, à la fois des pouvoirs publics et de l’opinion publique, sur la situation critique des demandeurs d’asile et des personnes migrantes, en France », répond-il à la journaliste Amélie Quentel. Et les motifs d’interpellation ne manquent pas. « En 2018, il y avait 122 000 demandeurs d’asile enregistrés par l’Ofpra, et ce, pour un parc d’hébergement qui est d’environ 90 000 places (…) Il y a donc un déficit de places d’accueil qui est très important, et c’est ce même déficit qui explique la reconstitution des campements indignes et des squats dans les grandes villes », explique Florent Gueguen. Et d’ajouter : « Pour dissuader la demande d’asile, on dégrade les modalités d’accueil, et on fait en sorte que les personnes soient mal accueillies. Ce qui a évidemment des conséquences sociales et sanitaires désastreuses ».

Le 20 juin, Le Monde, comme en écho aux propos de Florent Gueguen, a publié une tribune de l’ancienne ministre socialiste Najat Vallaud-Belkacem ; tribune dont le propos est d’appeler la recherche et les organisations non gouvernementales à « briser » la mécanique de la désinformation et rétablir les conditions « d’un débat démocratique, éclairé, raisonné, informé ». « L’immigration – qu’elle soit la conséquence de la guerre, de la misère ou du changement climatique – s’est imposée, au cours des dernières années, comme un des défis politiques majeurs posés à nos sociétés. Elle est au cœur de ce qui préoccupe les opinions à travers les débats sur l’accueil des réfugiés, le degré d’ouverture de nos sociétés ou les modalités d’intégration des nouveaux arrivants. On peut regretter cette place prépondérante dans le débat. Il reste que, pour espérer la ramener à sa juste mesure, il faut d’abord l’accepter, et la comprendre. Mais peut-on seulement parler de débat ? », s’interroge ainsi l’ancienne ministre et désormais directrice des affaires publiques internationales du groupe Ipsos. À cette fonction, Najat Vallaud-Belkacem est en bonne position pour pointer les conséquences du long « empoisonnement » que nous subissons depuis des décennies ; phénomène auxquels les gouvernements socialistes ont également contribué, période Manuel Valls, tout spécialement.

« Nous qui mesurons régulièrement les perceptions savons par exemple que 65 % des citoyens au niveau mondial estiment que leur gouvernement leur « cache » le coût réel de l’immigration. Dans aucun des 28 pays étudiés, cette proportion ne descend en dessous de 50 %, et elle est de 63 % en France (enquête Ipsos « World Refugee Day. Global attitudes towards refugees » réalisée en avril-mai auprès d’un panel international), explique Najat Vallaud-Belkacem. Plus surprenant, le degré d’adhésion à cette forme de « complotisme light » ne varie pas, en France, avec le niveau de revenu ou avec l’âge. De la même manière, près de la moitié des personnes interrogées souscrivent à l’idée que leur gouvernement cherche délibérément à altérer la composition ethnique de leur société en ouvrant les vannes de l’immigration (…) 43 % des Français, par exemple, le pensent. On comprend, dès lors, que le débat paraisse impossible, et que la délibération démocratique bute face à un mur. Voilà pourquoi il est urgent que chacun prenne ses responsabilités, partout dans la société. Beaucoup le font déjà : les ONG, celles qui relèvent leurs manches pour aller secourir les migrants en mer, comme celles qui se fixent pour mission d’ouvrir les yeux des décideurs ». Et l’ancienne ministre de poursuivre et conclure : « Après tout, 70 % des Français se disent fiers et confiants que la France accueille des personnes persécutées dans leur pays. Lorsque la raison peine à infléchir les opinions à elle seule, pourquoi ne pas faire appel, nous aussi, à la puissance des sentiments et des émotions en convoquant aussi la fierté d’agir en êtres humains, d’abord guidés par les valeurs, le sens moral, et la volonté de construire une société meilleure, à l’avenir plus solidaire et plus juste pour toutes et tous ? »

La formule ne manque pas de panache, mais évidemment, la partie est loin d’être gagnée. Récemment (21 juin), l’AFP nous apprend que 54 % de la population mondiale ne croient pas que les étrangers-ères sont de vrais réfugiés-es. La moitié des Français-es doute que les réfugiés-es soient de « vrais réfugiés-es », indique une étude de l’Ipsos qui montre que, collectivement, nous sommes « de plus en plus crispés et pessimistes sur les questions d'intégration ». La remise en cause de la légitimité des réfugiés-es est en hausse dans le monde confirme l’Ipsos à la suite d’une enquête (1) conduite dans près de 30 pays depuis 2017. « 54 % de la population mondiale (contre 52 % en 2017) ne croient pas que les étrangers qui viennent dans leur propre pays sont de vrais réfugiés », pointe l’étude. Un-e Français-e sur deux considère également que les migrations pour « sécurité économique et sociale » sont plus « crédibles » que « la recherche de refuge ». Seuls 43 % des Français-es estiment qu'échapper à la guerre ou à des persécutions « constitue une raison suffisamment légitime pour se réfugier » alors que le taux pour la population mondiale s'élève à 61 %, ce qui place les Français-es en bas du classement avec les Hongrois-es. Les Français-es sont également les plus sceptiques concernant l'intégration des réfugiés-es. Ils sont 58 % à être convaincus que les réfugiés-es ne peuvent pas s'intégrer à la société d'accueil contre 47 % de la population mondiale. Enfin, la fermeture des frontières est de plus en plus considérée comme une « solution » : 42 % de la population française y est favorable, soit une augmentation de 2 % en deux ans.

Ce qui frappe évidemment, c’est le scepticisme renforcé à l’encontre des autres, cette dureté, ce rejet… C’est une preuve supplémentaire de ce que produisent les discours de la plupart des formations politiques. On fait croire au laxisme des gouvernements dans ce domaine, alors que des chiffres le démentent. Ainsi, l’AFP nous rappelle que les centres de rétention ont été « utilisés à plein régime » l’an dernier, avec « une détérioration des droits » des étrangers-ères enfermés-es. « La France demeure le pays européen qui a le plus recours à l’enfermement des personnes étrangères en vue de les éloigner », pointe un rapport réalisé par six organisations non gouvernementales (2) habilitées à intervenir dans les centres de rétention administrative. L’an dernier 45 851 personnes ont été placées en rétention (dont 26 614 en métropole), contre 46 800 en 2017, soulignent-elles, tout en dénonçant un « usage quasi systématique de la rétention par de nombreuses préfectures ». Le gouvernement a décidé l’an dernier « d’accroître très fortement la capacité de ces lieux de privation de liberté », avec 480 places supplémentaires en métropole (portées à 1 549).

Le 5 juin, c’est Amnesty qui monte au créneau et demande à la France de « mettre fin aux agressions » des défenseurs-ses des migrants-es. Depuis le démantèlement de la «Jungle» de Calais en 2016, les défenseurs-ses des droits humains disent « subir une pression croissante » : « Leurs actions sont systématiquement entravées », ils sont « soumis à des actes d'intimidation et de harcèlement, à des mauvais traitements et, dans certains cas, font l'objet de poursuites judiciaires infondées », selon le rapport. Un traitement « intrinsèquement lié à la manière dont sont traités » les migrants-es eux-elles-mêmes. C’est à n’y rien comprendre, chez les Républicains (sans parler de l’extrême droite) on répète en boucle que le gouvernement à la main molle !

Alors comment analyser ce paradoxe qui existe depuis des années : d’un côté des gouvernements qui adoptent sans discontinuer de nouvelles lois de plus en plus dures, restrictives, contraignantes en matière d’immigration ; de l’autre des formations politiques qui poussent à la surenchère et dénoncent le « laxisme » du pouvoir en place ? L’analyse la plus clairvoyant, on la trouve dans l’interview de Christophe Deltombe, le président de La Cimade, accordée au Monde en juin 2019. « L’humanitaire français a longtemps été salué comme une fierté nationale. Aujourd’hui, même des organisations « historiques » comme La Cimade ou le Secours catholique sont projetées, malgré elles, dans un rapport de conflit avec l’État. Comment en est-on arrivé là ? », demande le journaliste Luc Cédelle. Et Christophe Deltombe d'expliquer: « La question migratoire est aujourd’hui traitée de manière irrationnelle par les gouvernements successifs qui croient ne pas pouvoir l’aborder autrement que par la répression. Par ailleurs, cette question a de tout temps été instrumentalisée par les courants nationalistes. Il est si facile de faire monter la peur de l’autre lorsqu’on cherche des boucs émissaires en période difficile. L’histoire est lourde de campagnes de presse et d’actes de violence contre les personnes migrantes, italiennes, polonaises, juives… Aujourd’hui, la cause de tous nos maux est attribuée à la globalisation par les nationalistes et populistes, qui ont trouvé là un formidable argument électoral. Le malheur veut que ceux, dans le monde politique, qui ne partagent pas leurs obsessions se sentent impuissants à les contrer. Pour conserver leurs électeurs, ils font de la surenchère sur la question migratoire. Et alors même que le flux migratoire est largement réduit, le discours devient de plus en plus hystérique, chacun y allant d’une proposition plus attentatoire aux droits fondamentaux que l’autre. Les données scientifiques et le droit ne pèsent guère. Les fantasmes ont pris le dessus. La raison, à laquelle les pouvoirs publics sont devenus sourds, est dépassée par la passion ». Une « passion » qui ouvre grand un boulevard à la haine.

(1) : L'étude a été réalisée du 19 avril au 3 mai 2019 dans 28 pays, auprès de 18 027 personnes âgées de 18 à 64 ans.
(2) : Cimade, Ordre de Malte, France Terre d’Asile, Assfam-Groupe SOS, Forum Réfugiés-Cosi et Solidarité Mayotte.

Pour compléter, on vous recommande de lire une publication récente de Sylvie Guillaume, eurodéputée, présidente de la délégation française du groupe S&D. La parlementaire tient un blog sur Mediapart. Il s’agit de « Pourquoi la politique de la France en matière de migration est-elle inefficace? », publié le 26 juin dernier. « Alors même que le défi migratoire ne faisait pas partie des revendications exprimées lors des derniers mouvements sociaux en France, et assez peu lors des élections européennes, le gouvernement ne cesse de proposer des politiques répressives, court-termistes et surtout inefficaces en la matière », explique la députée.