Boulevard de la haine !

Publié par jfl-seronet le 05.07.2019
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D’élection en élection, une partie notable des formations politiques fait de l’immigration, une « question » et le plus souvent un « problème ».

Cette façon d’aborder et de penser les migrations et les raisons pour lesquelles elles se produisent, empoisonne le débat politique français et c’est manifestement parti pour durer. Le 11 juin, Le Monde a publié un article : « Nouvelle offensive de l’exécutif sur l’immigration ». On y évoque une réunion qui s’est tenue à l’Élysée (30 avril dernier) en présence du président de la République et de parlementaires de la majorité, membres de la commission des lois. « Il nous a dit en substance : « Nous vous y trompez pas la question de l’immigration, comme celle de la sécurité, est encore devant nous », rapporte un participant au Monde. Un second explique qu’Emmanuel Macron leur a annoncé que la toute récente loi Asile-Immigration (entrée en vigueur en janvier 2019) serait déjà « obsolète » Quoi qu’il en soit, la lecture de l’article du Monde nous fait bien comprendre que le président de la République entend bien remettre le sujet sur la table pour la seconde partie du quinquennat et donc la future campagne présidentielle, puisque les deux vont se confondre.

On assiste ainsi à une lente forme d’intoxication collective qui semble sans limite, sans barrière. En janvier dernier, Emmanuel Macron, répondant au mouvement des gilets jaunes avec sa Lettre aux Français, avait évoqué l’idée « d’objectifs annuels » migratoires qui pourraient être fixés par le Parlement. Pas de « quotas » donc dans la lettre présidentielle, mais dans la bouche du ministre de l’Intérieur : si !

Le 20 juin, Christophe Castaner se dit prêt à discuter de la mise en place de « quotas sur l’immigration économique » lors du débat parlementaire prévus sur le sujet en septembre prochain. Eh oui, car il y aura un débat au Parlement sur l’immigration cet automne, encore un. L’idée a été présentée par le Premier ministre Édouard Philippe lors de son second discours de politique générale, en juin dernier. Nous n’en avons donc pas fini avec ce débat et ses effets délétères sur la société dans son ensemble.

Le sujet vire à l’obsession voire à l’acharnement. Il contamine les discours publics. Récemment, la présidente (ex LR) de la région Île-de-France, Valérie Pécresse, présente dans une interview (22 juin, Le Point) « sa feuille de route pour rebâtir une droite compétitive entre Macron et Le Pen. » Elle annonce que : « La droite doit être le parti de l'ordre ». Le journaliste Sébastien Le Fol lui demande : « Sur l'immigration, le gouvernement dit vouloir étudier les quotas. Le jugez-vous également laxiste sur cette question-là ? » « Totalement ! répond Valérie Pécresse. Il y a en France un détournement scandaleux du droit d'asile, avec des milliers de demandeurs venus de « pays sûrs ». Notre régime social est beaucoup trop favorable. La loi de 2004 sur les transports m'oblige à donner 50 % de réduction aux clandestins puisqu'elle concerne, sans distinction, toute personne gagnant moins de 7 000 euros par an. J'ai voulu obtenir la suppression de cette disposition mais la République en marche a voté quatre fois contre mon amendement. L'hébergement des clandestins coûte un milliard par an, rien qu'en Île-de-France. Croyez-moi, le Premier ministre n'est pas de droite sur l'immigration ». Voilà, voilà… tout est dit !

Autre exemple : le 19 juin, le député (LR) des Alpes-Maritimes et président de la Commission nationale d'investiture des Républicains, Éric Ciotti, est interviewé sur BFMTV. Son parti décide de publier un communiqué de presse à ce propos. Alors qu’il a été interrogé sur de très nombreux sujets, le titre retenu est : « Aujourd'hui, il y a trop d'immigration que nous ne pouvons plus intégrer » . Cela dit, ce choix est cohérent avec le ton d’un communiqué des Républicains publié le 18 juin, signé par Pierre-Henri Dumont, député du Pas-de-Calais et membre de l'équipe thématique des Républicains en charge de l'immigration : « Êtes-vous prêt à réduire l'immigration en France ? » adressé au Premier ministre sur la proposition du gouvernement d'instaurer des quotas annuels d'immigration. Cela donne : « Monsieur le Premier ministre, vous avez annoncé vouloir un débat au Parlement sur l'immigration mais ce n'est pas un débat que les Français attendent, ce sont des mesures concrètes pour réduire l'immigration (…) Quelle crédibilité avez-vous alors que votre gouvernement a battu l'ensemble des records en 2018 : le plus grand nombre de titres de séjour délivrés, de clandestins, de demandeurs d'asile... ? Une tendance qui s'amplifie en 2019 alors même que le nombre d'entrées en Europe diminue. Quelle crédibilité avez-vous alors que votre majorité instaure une véritable prime à l'illégalité en régularisant plus de 50 000 sans-papiers, en ne limitant pas l'Aide médicale d'État et en rejetant notre amendement visant à supprimer les réductions dans les transports publics pour les clandestins ?, etc. » Le même jour, Les Républicains publient d’ailleurs un autre communiqué :  « Il faut s'engager dans une logique de diminution de l'immigration ». Cette recommandation, on la doit à Annie Genevard, secrétaire générale des Républicains, députée du Doubs et vice-présidente de l'Assemblée nationale. « Sur les questions migratoires, la majorité est très largement à gauche. J'ai vu les mêmes débats avec la majorité d'Emmanuel Macron qu'avec la majorité de François Hollande, la même réticence à contrôler et à encadrer ». Comme souvent, c’est l’éternel procès en laxisme qui est fait. Mais est-ce le cas ?

Le 20 juin, Mediapart rappelle dans un article d’Élisa Perrigueur que des organisations non gouvernementales œuvrant à Calais et Grande-Synthe ont alerté sur les évacuations à la chaîne qui s’y produisaient. Le reportage pointe un manque d’informations des personnes visées par ce que la préfecture appelle « des mises à l’abri », mais qui semblent, selon les témoignages recueillis par Mediapart, assorties d’une « atteinte aux biens des personnes exilées, qui sont trop confisqués, endommagés ou détruits ». Le 20 juin encore, s'est tenue la Journée mondiale des réfugiés-es. À cette occasion, Les Inrocks interviewent Florent Gueguen, directeur de la Fédération des acteurs de la solidarité. L’hebdo lui demande en quoi est-ce important d’organiser une telle journée mondiale. « C’est un moment d’interpellation, à la fois des pouvoirs publics et de l’opinion publique, sur la situation critique des demandeurs d’asile et des personnes migrantes, en France », répond-il à la journaliste Amélie Quentel. Et les motifs d’interpellation ne manquent pas. « En 2018, il y avait 122 000 demandeurs d’asile enregistrés par l’Ofpra, et ce, pour un parc d’hébergement qui est d’environ 90 000 places (…) Il y a donc un déficit de places d’accueil qui est très important, et c’est ce même déficit qui explique la reconstitution des campements indignes et des squats dans les grandes villes », explique Florent Gueguen. Et d’ajouter : « Pour dissuader la demande d’asile, on dégrade les modalités d’accueil, et on fait en sorte que les personnes soient mal accueillies. Ce qui a évidemment des conséquences sociales et sanitaires désastreuses ».

Le 20 juin, Le Monde, comme en écho aux propos de Florent Gueguen, a publié une tribune de l’ancienne ministre socialiste Najat Vallaud-Belkacem ; tribune dont le propos est d’appeler la recherche et les organisations non gouvernementales à « briser » la mécanique de la désinformation et rétablir les conditions « d’un débat démocratique, éclairé, raisonné, informé ». « L’immigration – qu’elle soit la conséquence de la guerre, de la misère ou du changement climatique – s’est imposée, au cours des dernières années, comme un des défis politiques majeurs posés à nos sociétés. Elle est au cœur de ce qui préoccupe les opinions à travers les débats sur l’accueil des réfugiés, le degré d’ouverture de nos sociétés ou les modalités d’intégration des nouveaux arrivants. On peut regretter cette place prépondérante dans le débat. Il reste que, pour espérer la ramener à sa juste mesure, il faut d’abord l’accepter, et la comprendre. Mais peut-on seulement parler de débat ? », s’interroge ainsi l’ancienne ministre et désormais directrice des affaires publiques internationales du groupe Ipsos. À cette fonction, Najat Vallaud-Belkacem est en bonne position pour pointer les conséquences du long « empoisonnement » que nous subissons depuis des décennies ; phénomène auxquels les gouvernements socialistes ont également contribué, période Manuel Valls, tout spécialement.

« Nous qui mesurons régulièrement les perceptions savons par exemple que 65 % des citoyens au niveau mondial estiment que leur gouvernement leur « cache » le coût réel de l’immigration. Dans aucun des 28 pays étudiés, cette proportion ne descend en dessous de 50 %, et elle est de 63 % en France (enquête Ipsos « World Refugee Day. Global attitudes towards refugees » réalisée en avril-mai auprès d’un panel international), explique Najat Vallaud-Belkacem. Plus surprenant, le degré d’adhésion à cette forme de « complotisme light » ne varie pas, en France, avec le niveau de revenu ou avec l’âge. De la même manière, près de la moitié des personnes interrogées souscrivent à l’idée que leur gouvernement cherche délibérément à altérer la composition ethnique de leur société en ouvrant les vannes de l’immigration (…) 43 % des Français, par exemple, le pensent. On comprend, dès lors, que le débat paraisse impossible, et que la délibération démocratique bute face à un mur. Voilà pourquoi il est urgent que chacun prenne ses responsabilités, partout dans la société. Beaucoup le font déjà : les ONG, celles qui relèvent leurs manches pour aller secourir les migrants en mer, comme celles qui se fixent pour mission d’ouvrir les yeux des décideurs ». Et l’ancienne ministre de poursuivre et conclure : « Après tout, 70 % des Français se disent fiers et confiants que la France accueille des personnes persécutées dans leur pays. Lorsque la raison peine à infléchir les opinions à elle seule, pourquoi ne pas faire appel, nous aussi, à la puissance des sentiments et des émotions en convoquant aussi la fierté d’agir en êtres humains, d’abord guidés par les valeurs, le sens moral, et la volonté de construire une société meilleure, à l’avenir plus solidaire et plus juste pour toutes et tous ? »

La formule ne manque pas de panache, mais évidemment, la partie est loin d’être gagnée. Récemment (21 juin), l’AFP nous apprend que 54 % de la population mondiale ne croient pas que les étrangers-ères sont de vrais réfugiés-es. La moitié des Français-es doute que les réfugiés-es soient de « vrais réfugiés-es », indique une étude de l’Ipsos qui montre que, collectivement, nous sommes « de plus en plus crispés et pessimistes sur les questions d'intégration ». La remise en cause de la légitimité des réfugiés-es est en hausse dans le monde confirme l’Ipsos à la suite d’une enquête (1) conduite dans près de 30 pays depuis 2017. « 54 % de la population mondiale (contre 52 % en 2017) ne croient pas que les étrangers qui viennent dans leur propre pays sont de vrais réfugiés », pointe l’étude. Un-e Français-e sur deux considère également que les migrations pour « sécurité économique et sociale » sont plus « crédibles » que « la recherche de refuge ». Seuls 43 % des Français-es estiment qu'échapper à la guerre ou à des persécutions « constitue une raison suffisamment légitime pour se réfugier » alors que le taux pour la population mondiale s'élève à 61 %, ce qui place les Français-es en bas du classement avec les Hongrois-es. Les Français-es sont également les plus sceptiques concernant l'intégration des réfugiés-es. Ils sont 58 % à être convaincus que les réfugiés-es ne peuvent pas s'intégrer à la société d'accueil contre 47 % de la population mondiale. Enfin, la fermeture des frontières est de plus en plus considérée comme une « solution » : 42 % de la population française y est favorable, soit une augmentation de 2 % en deux ans.

Ce qui frappe évidemment, c’est le scepticisme renforcé à l’encontre des autres, cette dureté, ce rejet… C’est une preuve supplémentaire de ce que produisent les discours de la plupart des formations politiques. On fait croire au laxisme des gouvernements dans ce domaine, alors que des chiffres le démentent. Ainsi, l’AFP nous rappelle que les centres de rétention ont été « utilisés à plein régime » l’an dernier, avec « une détérioration des droits » des étrangers-ères enfermés-es. « La France demeure le pays européen qui a le plus recours à l’enfermement des personnes étrangères en vue de les éloigner », pointe un rapport réalisé par six organisations non gouvernementales (2) habilitées à intervenir dans les centres de rétention administrative. L’an dernier 45 851 personnes ont été placées en rétention (dont 26 614 en métropole), contre 46 800 en 2017, soulignent-elles, tout en dénonçant un « usage quasi systématique de la rétention par de nombreuses préfectures ». Le gouvernement a décidé l’an dernier « d’accroître très fortement la capacité de ces lieux de privation de liberté », avec 480 places supplémentaires en métropole (portées à 1 549).

Le 5 juin, c’est Amnesty qui monte au créneau et demande à la France de « mettre fin aux agressions » des défenseurs-ses des migrants-es. Depuis le démantèlement de la «Jungle» de Calais en 2016, les défenseurs-ses des droits humains disent « subir une pression croissante » : « Leurs actions sont systématiquement entravées », ils sont « soumis à des actes d'intimidation et de harcèlement, à des mauvais traitements et, dans certains cas, font l'objet de poursuites judiciaires infondées », selon le rapport. Un traitement « intrinsèquement lié à la manière dont sont traités » les migrants-es eux-elles-mêmes. C’est à n’y rien comprendre, chez les Républicains (sans parler de l’extrême droite) on répète en boucle que le gouvernement à la main molle !

Alors comment analyser ce paradoxe qui existe depuis des années : d’un côté des gouvernements qui adoptent sans discontinuer de nouvelles lois de plus en plus dures, restrictives, contraignantes en matière d’immigration ; de l’autre des formations politiques qui poussent à la surenchère et dénoncent le « laxisme » du pouvoir en place ? L’analyse la plus clairvoyant, on la trouve dans l’interview de Christophe Deltombe, le président de La Cimade, accordée au Monde en juin 2019. « L’humanitaire français a longtemps été salué comme une fierté nationale. Aujourd’hui, même des organisations « historiques » comme La Cimade ou le Secours catholique sont projetées, malgré elles, dans un rapport de conflit avec l’État. Comment en est-on arrivé là ? », demande le journaliste Luc Cédelle. Et Christophe Deltombe d'expliquer: « La question migratoire est aujourd’hui traitée de manière irrationnelle par les gouvernements successifs qui croient ne pas pouvoir l’aborder autrement que par la répression. Par ailleurs, cette question a de tout temps été instrumentalisée par les courants nationalistes. Il est si facile de faire monter la peur de l’autre lorsqu’on cherche des boucs émissaires en période difficile. L’histoire est lourde de campagnes de presse et d’actes de violence contre les personnes migrantes, italiennes, polonaises, juives… Aujourd’hui, la cause de tous nos maux est attribuée à la globalisation par les nationalistes et populistes, qui ont trouvé là un formidable argument électoral. Le malheur veut que ceux, dans le monde politique, qui ne partagent pas leurs obsessions se sentent impuissants à les contrer. Pour conserver leurs électeurs, ils font de la surenchère sur la question migratoire. Et alors même que le flux migratoire est largement réduit, le discours devient de plus en plus hystérique, chacun y allant d’une proposition plus attentatoire aux droits fondamentaux que l’autre. Les données scientifiques et le droit ne pèsent guère. Les fantasmes ont pris le dessus. La raison, à laquelle les pouvoirs publics sont devenus sourds, est dépassée par la passion ». Une « passion » qui ouvre grand un boulevard à la haine.

(1) : L'étude a été réalisée du 19 avril au 3 mai 2019 dans 28 pays, auprès de 18 027 personnes âgées de 18 à 64 ans.
(2) : Cimade, Ordre de Malte, France Terre d’Asile, Assfam-Groupe SOS, Forum Réfugiés-Cosi et Solidarité Mayotte.

Pour compléter, on vous recommande de lire une publication récente de Sylvie Guillaume, eurodéputée, présidente de la délégation française du groupe S&D. La parlementaire tient un blog sur Mediapart. Il s’agit de « Pourquoi la politique de la France en matière de migration est-elle inefficace? », publié le 26 juin dernier. « Alors même que le défi migratoire ne faisait pas partie des revendications exprimées lors des derniers mouvements sociaux en France, et assez peu lors des élections européennes, le gouvernement ne cesse de proposer des politiques répressives, court-termistes et surtout inefficaces en la matière », explique la députée.


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Livre : sang d’encre en Méditerranée

Dans un recueil de nouvelles édité chez Actes Sud, seize écrivains mettent en mots les maux de la migration.

Par   Publié le 01 octobre 2019 à 20h00

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Des migrants soudanais à bord de l’« Ocean Viking », le 13 août 2019.Des migrants soudanais à bord de l’« Ocean Viking », le 13 août 2019. ANNE CHAON / AFP

C’est un livre de sang-mêlé. Un recueil de nouvelles qui lie le Nord, le Sud et l’Orient autour d’une matrice commune, la Méditerranée. Pont et frontière à la fois, vague qui vous porte ou vous enfouit selon que vous êtes voyageur de luxe ou migrant, la Méditerranée a donné envie à seize écrivains, dont sept Africains, de mettre en mots les maux de la migration.

L’Algérien Samir Toumi, le Franco-Congolais Wilfried N’Sondé ou l’Italo-Sénégalaise Aminata Aidara brossent là, aux côtés d’autres plumes africaines et du pourtour méditerranéen, cette « amère frontière » qu’ils ont éprouvée dans leur chair ou aperçue dans leurs songes. De leur stylo, ils ont laissé couler sur quelques pages un peu de ce sang noir que la tueuse liquide emprisonne dans ses bas-fonds, naufrage après naufrage. Le sang des milliers de morts de la Méditerranée. Mais le livre ne s’arrête pas là. Il veut raconter les mille facettes de ces passages entre l’Afrique, l’Europe et l’Orient. Ces voyages où certains laissent leur vie, d’autres leurs rêves, d’autres encore leurs racines.

Il dit le mal de vivre loin et l’impossible retour, ouvrant sur des angles d’ordinaire peu traités, comme le retour d’un cadavre rapatrié depuis la France. On croit le défunt marocain, il est tunisien ; mais de cela, tout le monde se moque bien. Juste une « erreur », une de plus. « A l’aller comme au retour je me suis trompé de destination », conclut la Tunisienne Fawzia Zouari, faisant parler le cadavre dans cette courte histoire baptisée Brûler. La France ne voulait pas de cet homme que la mort non plus ne ramène pas à bon port. Et pourtant, celui qu’on rapatrie les pieds devant, grand déçu des lendemains désenchantés de la révolution tunisienne, ne cherchait pas grand-chose dans sa quête migratoire : juste « une vie à moi », explique-t-il, « un pays qui ne me pèse pas comme un lourd manteau ».

Mal identitaire

Lui au moins a voulu fuir, maître de son destin. Pas comme la Hawa d’Aminata Aidara. Elle, elle aurait bien aimé vivre au Mali. Cette professeure de Pilates perdue quelque part à Bruxelles raconte comment elle s’est retrouvée exfiltrée de sa terre natale sans l’avoir prémédité, juste pour avoir été engrossée par le fils de son patron. Douleur lancinante renforcée par le fait d’avoir laissé son enfant sur l’autre continent…

Une souffrance différente du mal identitaire que ressentent ceux qui changent de passeport, de peau, de nom à chaque nouvelle demande d’un visa pour la France. Métamorphose imposée au paysan ivoirien devenu petit patron invité au salon du BTP le temps de décrocher le sésame du consulat… « Ces documents sont vrais, ce sont leurs histoires qui mentent », rappelle l’Ivoirien Gauz dans son texte baptisé Le Canonnier. Drôle d’aventure quand même que ce changement de nom, où le faux vrai et le vrai faux mènent la danse, à vous rendre fou.

Mais le recueil n’oublie pas que si la migration n’est jamais une partie de plaisir, elle inclut aussi une part de rêve ou, simplement, un espoir de « mieux » pour ceux qui partent volontairement. « L’essentiel est de changer de destin », insiste la narratrice de Fawzia Zouari, qui rappelle que même mal en point, au milieu des flots et des vents contraires « pendant que la plupart priaient, je me répétais que je n’avais pas peur de me noyer, vivre au pays était déjà une noyade ». Le mieux serait donc, là encore, ennemi du bien ?

Méditerranée, amère frontièresous la direction de Natalie Levisalles et Caroline Moine, Actes Sud, 144 pages, 15 euros.

Le produit des ventes de cet ouvrage ira à l’association SOS Méditerranée, qui, depuis 2015, affrète des bateaux, l’Aquarius puis l’Ocean Viking, pour sauver les migrants en détresse.

Dans un recueil de nouvelles édité chez Actes Sud, seize écrivains mettent en mots les maux de la migration.

Par   Publié le 01 octobre 2019 à 20h00

 

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Open Arms sauve 73 migrants en mer à l'aube: "Certains sont blessés par balle"

L'intervention moins de 24 heures après le massacre au large des côtes de la Libye, où 67 personnes sont mortes. Ocean Viking est également intervenu pour sauver 30 personnes sur un bateau en fibre de verre.

Le sauvetage fourni par Ocean Viking, hier soir

ROME. Une tragédie de la mer a éclaté même ce matin, à l'aube : un bateau à la dérive, à 80 km au nord d'Az Zawiya, menacé de naufrage avec 73 personnes à bord a été secouru par Open Arms: 69 hommes, 4 femmes et 2 enfants. des bras de 4 et 3 ans et de 24 mineurs "voyageant seuls", rapporte les mêmes Open Arms sur Twitter, précisant qu'il y a "des cas de choc traumatique, de brûlures à 2 et 3 degrés, de blessures par balle, d'hypothermie grave, de déshydratation" .Le nombre de 67 victimes du naufrage survenu hier après-midi en Méditerranée est confirmé. Pour dire que c'est Alarm Phone, qui a reçu hier l'appel d'un pêcheur de SOS: "Il nous a informé d'un naufrage au large de la Libye: environ 30 personnes ont survécu et 67 sont mortes". Selon les témoignages - raconte Alarm Phone dans un tweet - aux 17 pêcheurs, ils ont trouvé un bateau en caoutchouc dégonflé au large de la côte de Tripoli et de nombreuses personnes se trouvant dans la mer. Ils nous ont dit qu'ils avaient essayé de contacter les garde-côtes libyennes en vain". Hier soir également, Ocean Viking est intervenu pour sauver 30 personnes sur un bateau en fibre de verre en danger. À présent, sur les 125 survivants à bord du navire, il y a 42 enfants de moins de 18 ans. Six sont très jeunes et ont moins de 12 ans, dont quatre enfants de moins de cinq ans. La plupart de ces enfants voyagent seuls, sans parents ni tuteurs », écrit Sos Mediteranee sur Twitter. 

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Migrants : au bout de l'exil, le désespoir

08h00 , le 15 janvier 2020 - Pierre Bafoil

Héroïques sur le chemin de l’Europe, de nombreux migrants s’effondrent une fois en France. Psychologues et associations sonnent l’alarme.

Des demandeurs d’asile se réchauffent autour d’un brasero à Saint-Denis, début janvier.

 

Des demandeurs d’asile se réchauffent autour d’un brasero à Saint-Denis, début janvier. (CHRISTOPHE ARCHAMBAULT/AFP)

Si ça va? Gawid, Afghan de 24 ans, ne relève même pas la question tant elle semble incongrue dans les derniers campements de migrants qui subsistent à Paris. C'est son ami Shahid qui répond, agacé : "Personne ne va bien ici. Le pire, c'est peut-être dans la tête." Depuis plus de trois ans en France, tous deux se sont récemment vu refuser l'asile. Avec cette nouvelle déception, les idées noires sont revenues. "On n'en parle pas parce que les gens avec qui on pourrait parler, ça ne va pas non plus, glisse Shahid. Alors, le soir, on se fait ça." Il relève ses manches pour dévoiler les profondes cicatrices qui strient ses bras. Les scarifications qu'il y a tracées au cutter sont récentes. Gawid montre les siennes. Lui s'inflige ses douleurs à la cigarette. "On fait ça pour pleurer, pour avoir mal, murmure-t-il. Après, on dort mieux." Et ils l'assurent, dans l'intimité des tentes qui jonchent le pavé parisien, "beaucoup sont tristes et se font ça".

Le 13 juillet, l'un d'entre eux est allé plus loin dans le désespoir. Il s'est pendu dans un square du 18e arrondissement. L'information de son décès n'est remontée que parce qu'une bénévole du collectif d'aide Solidarité migrants Wilson a assisté, presque par hasard, à la levée du corps. Dans la capitale, aucune autorité ne communique sur les suicides, mairie et préfecture se renvoyant la balle. En épluchant la presse locale, on en recense une dizaine dans le pays en un an. Mais les données manquent pour quantifier pensées suicidaires et passages à l'acte chez les populations exilées livrées à la rue. Elles permettraient pourtant de mesurer les risques et d'adapter les prises en charge.

Force de vie et résilience

En France, les seuls chiffres disponibles concernent les migrants suivis par les différentes structures de soin. Le Comité pour la santé des exilés (Comede) les compile et fournit de précieuses statistiques pour tout l'Hexagone. "La plupart n'ont pas de graves problèmes de santé, ce sont des survivants, remarque Arnaud Veïsse, son directeur général. Les maladies les plus fréquentes sont les psychotraumatismes." Elles concernent plus du quart des exilés soignés dans ces centres, quand il n'y a, par exemple, que cinq cas de tuberculose pour mille migrants. En 2018, près d'un tiers (29 %) ont eu des idées suicidaires.

"Paradoxalement, ils sont assez peu à avoir des antécédents de tentative de suicide, seulement 5%, décrit Arnaud Veïsse. Des chiffres pas tellement plus importants que dans le reste de la population." Deux raisons à cela. D'abord, "une force de vie et une capacité de résilience assez phénoménales" alors que 80% d'entre eux ont subi des violences durant l'exil. Il y a aussi un biais : ne sont comptabilisés que ceux pris en charge par les services de santé. "Or il y a un gros problème d'accès aux soins, déplore Arnaud Veïsse. On passe sûrement à côté de beaucoup de gens."

Manque de données hors institutions médicales  

"On ne voit que la partie émergée de l'iceberg", confirme Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, psychologue clinicienne à l'hôpital Avicenne, à Bobigny, qui s'occupe du suivi de plusieurs exilés. Ces derniers présentent deux principales pathologies : troubles psychotraumatiques et dépression. Dans les deux cas, les pensées suicidaires sont de mise. Et sans une intégration dans un processus de soin, le risque du passage à l'acte est majoré. "La seule possibilité pour s'en sortir est d'en parler avec un tiers, assure-t-elle.

Sinon, on reste enfermé dans ses cauchemars." Et la psychologue de s'étonner du manque de données hors institutions médicales : "Il y a une sorte d'omerta." Selon elle, "la prévalence des suicides est forcément plus élevée" pour les exilés qui ne sont pas suivis. D'autant que, lorsqu'ils sont livrés à eux-mêmes, certains sombrent dans des pratiques addictives et des comportements autodestructeurs qui augmentent les risques. "Le niveau de non-prise en charge est hallucinant, s'alarme Louis Barda, coordinateur général de l'accès aux soins des exilés pour Médecins du Monde à Paris. Cette politique criminelle pousse les gens à bout. On est dans la non-assistance à personne en danger."

Une politique migratoire mortifère

La situation est vouée à s'aggraver. D'abord, du fait d'une récente réforme de l'Aide médicale d'État (AME). Celle-ci permettait la prise en charge médicale des personnes en situation irrégulière. Il va désormais y avoir un délai de carence de trois mois pour les demandeurs d'asile pour l'accès à la couverture santé de base, hors soins urgents. Parallèlement, depuis 2017, les autorités ne considèrent plus les psychotraumatismes comme un motif valable pour accéder à l'asile. Ceux qui avancent des troubles de la santé mentale et du comportement accusent près de 75 % de rejet en 2018, selon les chiffres de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. "Cette politique est mortifère, dénonce Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky. Aujourd'hui, pour obtenir l'asile, il vaut mieux avoir une maladie infectieuse. Il y a un déni de la souffrance psychique."

Dans les centres de rétention administrative (CRA), où sont enfermés des migrants en attente de décision administrative, le désespoir est plus profond encore. "Aucune aide psychologique ne leur est proposée, affirme un membre de la Cimade, une association qui y travaille. Depuis trois ans, la situation est catastrophique. Les automutilations sont quotidiennes : des gens avalent des lames de rasoir, se tailladent, s'ouvrent la tête contre les murs. On est au-delà du simple appel au secours."

Fin décembre, un exilé s'est suicidé dans le CRA de Rennes (Ille-et-Vilaine) ; cet été, un autre a mis fin à ses jours au centre de Vincennes (Val-de-Marne). "Les suicides sont rares, mais les tentatives surviennent au moins une fois par mois, souligne le même travailleur social. Et les réponses ne sont que punitives." Au lieu d'être soignés, ceux qui tentent de mettre fin à leurs jours sont ainsi quasi systématiquement envoyés à l'isolement. "On leur dit presque : “Voilà ce qui va t'arriver si tu recommences.”"

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Syrie : dans Idlib bombardée, les réseaux sociaux pour résister à l'abandon

09h00 , le 4 février 2020 - par Garance Le Caisne

Face à la faillite de la communauté internationale pour faire stopper les crimes, des Syriens et des Occidentaux se parlent sur les réseaux sociaux.

Walid Abo ­Rashed dans sa vile de Saraqeb.

Walid Abo ­Rashed dans sa vile de Saraqeb. (Anas Alkharboutli)Partager sur :

C'est comme une lucarne entre-bâillée sur le monde. Une brèche ouverte sur les réseaux sociaux pour envoyer des écrits ou des photos, liens fragiles mais précieux. Dimanche dernier, ­Muhmmad ­Abonassr poste un selfie sur ­Twitter. "À quoi sert cette vie? Elle doit s'arrêter, au moins pour nous. Rien à rajouter", écrit le professeur d'anglais de 29 ans. Le soleil se couche alors sur son village détruit à quelques kilomètres de ­Maarat ­en-Noman, dans la région d'Idlib au nord de la Syrie. Les forces du régime, appuyées par leur allié russe, sont aux portes de cette cité qui s'est rebellée contre le pouvoir dès le début de la révolution en mars 2011. Ses habitants n'ont jamais cessé de résister, même aux ­djihadistes qui ont pris le ­contrôle de la région.

Hôpitaux, marchés, écoles, aucun endroit n'échappe aux ­bombardements. "Plus de maison, plus de vie, plus rien, ajoute ­Muhmmad. Les autres jours ne seront plus que des jours." La ville se vide de ses habitants qui fuient vers la frontière turque, l'enseignant doit partir aussi. Quatre jours après, ­Maarat ­en-Noman tombe.

Des réponses du monde entier

Des ­États-Unis, ­d'Australie, de ­France, des citoyens qui ne le connaissent pas répondent aux tweets du professeur. "Ne renoncez pas. Je vous soutiens, j'imagine à quel point votre vie est terrible." Ce jour-là, Jeanne-Hélène ­de ­Réparaz a trouvé les mots. Parfois, cette professeure de français de Seine-et-Marne, qui ne s'est jamais ­rendue en ­Syrie, est paralysée et s'en sort avec des smileys. "L'horreur et l'indicible tuent les mots, explique-t-elle. C'est pour ça qu'il faut écrire, c'est une façon de résister."

Devant les crimes du régime et de ses alliés, les dirigeants occidentaux parlent stratégie, offensive, diplomatie. Les citoyens répondent éducation, culture, justice. ­Humanité. Jeudi, ­Muhmmad ­Abonassr avait de la fièvre et il était ­difficile de trouver du paracétamol dans la ville où il s'est réfugié avec trois autres familles dont les pères ont été tués par des bombardements. Kate, une de ses amies sur ­Twitter, qui vit en ­Allemagne, lui a conseillé de boire beaucoup de thé, d'essayer de rester au chaud.

J'ai posté sur les réseaux ­sociaux pour expliquer au monde où était la Syrie et la façon dont le régime bombardait les civils

Jennifer ­Rollins est assistante maternelle au ­Texas, aux États-Unis. Elle a découvert cette guerre en décembre 2016, au moment de la chute d'Alep-Est, tenue par la rébellion. Elle a suivi la prise de la ­Ghouta orientale par le régime, dans la banlieue de ­Damas. À des milliers de kilomètres, elle écoutait le bruit des bombardements envoyé sur ­Facebook par ­Ahmad, un ancien étudiant d'une famille d'agriculteurs, ­confiné dans un abri souterrain. "Ces personnes sont comme nous, elles veulent juste être libres, avec des droits élémentaires."

"J'ai posté sur les réseaux ­sociaux pour expliquer au monde où était la Syrie et la façon dont le régime bombardait les civils", explique ­Ahmad, qui a dû fuir dans la région d'Idlib, où il est à présent menacé par l'avancée des forces loyalistes, russes et iraniennes. Pris au piège, à nouveau.

Des ateliers sur Skype

Et à nouveau, il faut tenter de casser ce blocus. Walid Abo ­Rashed utilise ­Facebook, ­Instagram, ­WhatsApp. Avec des enfants de sa ville de ­Saraqeb, que le régime s'apprête à ­conquérir, l'homme de théâtre a monté des spectacles de marionnettes. Au milieu des ­gravats. "On a aussi fait des ateliers sur ­Skype avec des enfants du ­Japon et d'autres des ­États-Unis, ­raconte-t-il. Pour leur montrer comment nous vivons et ce que nous voulons : la paix."

La paix. Le mot pourrait presque paraître obscène. "Salut ­Walid. Comment vas-tu?" C'est Fred ­Breton qui écrit. Il y a quelques jours, ce directeur d'une ONG environnementale est venu aux nouvelles. Les deux hommes ne se sont évidemment jamais rencontrés. "Avec des citoyens, on essaie de tresser une corde qui deviendra une chaîne", poursuit le ­Français ce soir-là sur WhatsApp. "Merci beaucoup. Tu es vraiment un ami", répond ­Walid.

Défenseurs des droits humains depuis longtemps, Fred ­Breton a découvert le foisonnement intellectuel, social et politique des ­Syriens. Il s'est mis à retweeter puis a osé écrire directement à des ­Syriens, malgré ces sentiments parfois de "dérisoire et de futilité" qui peuvent l'assaillir lorsqu'il est assis sur son canapé.

Un jour, il a envoyé une photo de la ­Loire à un jeune homme avec qui les contacts sont devenus irréguliers depuis qu'il vit illégalement en ­Turquie. "En fait, il a trouvé ça super joli et il était content, raconte Fred ­Breton. Si on arrive à leur faire passer le message qu'ils ne sont pas seuls, même trente secondes, ça en vaut la peine."

 

Portrait de jl06

Le cas des Européen·nes bloqué·es ou expulsé·es de pays étrangers nous invite à réfléchir au sens profond de la liberté de circulation. Des touristes français·es attendent leur rapatriement à l'aéroport de Denpasar, en Indonésie, le 28 mars 2020. | Sonny Tumbelaka / AFPDes touristes français·es attendent leur rapatriement à l'aéroport de Denpasar, en Indonésie, le 28 mars 2020. | Sonny Tumbelaka / AFP
 

«La Tunisie expulse 30 Italiens». Je n'en n'ai pas cru mes yeux. Généralement, les expulsions se déroulent depuis le sol européen, en défaveur de citoyen·nes africain·es ou originaires d'autres pays dits «du Sud».

Or, depuis le début de la crise déclenchée par l'épidémie de Covid-19, ce sont des Européen·nes, et plus généralement les ressortissant·es de pays dits occidentaux, qui se voient entravé·es dans leurs mouvements migratoires –et leurs appels à l'aide parfois désespérés font l'objet de nombreux commentaires.

Passeport sésame

Au démarrage des mesures de confinement qui se sont répandues à travers le monde, jusqu'à 130.000 Français·es étaient bloqué·es en dehors de leurs frontières.

Avant même qu'elles ne soient mises en place, des touristes italien·nes se sont vu expulser de Tunisie, mais aussi de Mauritanie, pour avoir refusé de se soumettre au confinement préventif que leur imposaient les autorités locales, du fait de leur provenance d'un territoire déjà fortement infecté par le Covid-19 à l'époque.

On imagine aisément l'étonnement de ces touristes en quête d'aventure, déjà prêt·es à arpenter les contrées africaines, de voir leurs aspirations freinées aussi brutalement.

Il est tout aussi facile de se représenter la panique et l'effroi qui ont saisi les Français·es coincé·es dans les aéroports marocains, alors que le royaume annonçait la fermeture de ses frontières. Des scènes «chaotiques» de pleurs et d'incompréhension largement racontées dans les pages de nos journaux.

La citoyenneté européenne garantit un accès à la quasi-intégralité des territoires qui composent cette planète, aussi ne sommes-nous sans doute pas préparé·es psychologiquement à l'idée d'être traité·es comme indésirables à l'étranger ou de faire face à des limites dans notre liberté de circulation.

C'est le privilège de disposer d'un passeport sésame, quand d'autres disposent d'un document qui leur vaut d'interminables procédures et autres probables refus avant même de pouvoir envisager de circuler en dehors de leurs frontières.

«Migrant» contre «touriste»

Bien que la Déclaration universelle des droits de l'homme énonce«Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays», certains déplacements sont stigmatisés, et d'autres valorisés.

Ainsi le monde se divise entre deux types d'êtres humains: celles et ceux dont les mobilités leur valent le qualificatif de pauvres «migrant·es», tandis que d'autres sont d'admirables «expatrié·es» ou de vaillant·es «touristes».

La pandémie actuelle nous pose la question du sens que nous donnons à l'idée même de la migration.

L'essence même de l'être humain le pousse à se déplacer pour accéder à une vie meilleure.

Dès l'annonce du confinement en France, nombre de citadin·es –17% des Parisien·nes, par exemple– ont prestement empaqueté leurs bagages pour fuir vers les campagnes. Dans un contexte de danger, il est aisé de mesurer combien la faculté à se mouvoir dans l'espace est précieuse. Malheureusement, ce qui vaut pour certain·es ne semble pas valoir pour tout le monde.

Si l'on ne peut que se réjouir du fait que chacun·e dispose librement de son droit à circuler, je ne peux m'empêcher de dresser un parallèle entre ce réflexe consistant à s'extraire si facilement d'une situation désagréable pour se placer à l'abri et les discours hostiles aux migrant·es qui dominent le débat public français.

Nombreuses sont les personnes qui face à celles et ceux qui quittent leur pays en quête d'une vie meilleure opposent des arguments réprobateurs quant à la validité de leurs motivations.

On a entendu diverses personnalités politiques dresser une distinction entre les bon·nes migrant·es, les réfugié·es qui fuyaient un danger tangible et légitime, et les mauvais·es migrant·es économiques ne se déplaçant que mu·es par l'appât du gain.

Pourtant, les migrations de confort que l'on a observées dernièrement, bien qu'elles ne soient pas transfrontalières, devraient nous interroger quant à notre capacité à reconnaître le fait que l'essence même de l'être humain le pousse à se déplacer pour accéder à une vie meilleure.

Sceau de l'infamie

Plusieurs Français·es bloqué·es à l'étranger ont fait part de leur détresse face au comportement hostile que l'on manifestait à leur égard. «Les gens commencent un peu à nous regarder de travers. On sent que l'ambiance est en train de changer», déplorait un «Français bloqué en Inde», qui ajoutait: «On nous appelle “corona”.» Au Vietnam, un autre regrettait«Nous sommes complètement rejetés par les locaux, tels des pestiférés.»

C'est une situation terriblement angoissante qui ne peut que susciter la compassion. Aussi la surprise indignée est palpable lorsque le magazine L'Express cite le quotidien sénégalais L'Évidence, dont la une porte un titre accusateur: «La France “coronise” le Sénégal» –même si le développement de l'article porte davantage sur les liens postcoloniaux en Françafrique.

De fait, il est peu courant de voir des Européen·nes frappé·es du sceau de l'infamie migratoire par un pays dont on est habitué à voir les ressortissant·es nourrir des rêves d'Europe. Mais l'expérience de la stigmatisation sans doute la plus commune aux migrant·es de par le monde n'est que rarement rapportée de manière aussi empathique.

Pensons à la détresse de ces milliers de migrant·es qui mettent leur vie en péril en traversant la Méditerranée sur des embarcations de fortune, et à la dureté du traitement qui les attend lors de leur arrivée sur le sol européen.

Pensons à ces bateaux, remplis de passagèr·es exténué·es, souffrant·es, apeuré·es, errant à nos frontières avant d'être brutalement refoulé·es par nos autorités, en dépit des conventions protectrices des droits humains.

Au regard du contexte actuel, nous savons combien leur volonté de partir est essentielle et légitime. Il me semble désormais impossible de ne pas consacrer cette liberté de mouvement, si précieuse pour chaque être humain.

Peut-être est-il temps de réfléchir au sens profond de la liberté de circulation et à l'universalité réelle dont elle devrait faire l'objet?