Épidémie de transphobie

Publié par Fred-seronet le 30.03.2021
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Le fait n’est pas nouveau. Il est même documenté dans une série d’ouvrages de la sociologue Karine Espineira (1). La façon dont on parle de la transidentité dans les médias, en particulier à la télévision, a des répercussions directes et parfois néfastes sur la vie des personnes trans. Et pourtant, ces dernières semaines, les déclarations transphobes dans de grands médias français se sont multipliées. Retour sur une semaine « compliquée » sur le front de la transidentité.

Il y a une épidémie de transgenres

Mercredi 10 mars 2021, l’émission Quotidien sur TMC (groupe TF1) a invité Élisabeth Roudinesco. Universitaire, historienne et psychanalyste française, Élisabeth Roudinesco est connue pour ses biographies de Jacques Lacan et de Sigmund Freud. Jusqu’ici, la psychanalyste était considérée comme progressiste notamment pendant les débats sur le mariage pour tous. Ainsi, en janvier 2013, elle déclarait dans les Inrocks « Cette loi les terrorise [les membres de la Manif pour tous, ndlr] car elle les oblige à penser une autre altérité. Les opposants mobilisent sur le slogan de la prétendue abolition de la différence des sexes. Lorsqu’on leur répond que deux hommes sont différents, qu’il y a d’autres formes de différences ; pour eux, c’est impensable. Il est fascinant qu’ils ne voient pas que les évolutions sont déjà là, que la société n’est déjà plus ce qu’ils croient qu’elle est ». Quelle (mauvaise) surprise donc, lorsque, interrogée par Yann Barthès, l’animateur et producteur de Quotidien, sur la question de la transidentité, Élisabeth Roudinesco déclare en direct sur le plateau : « Je trouve qu’aujourd’hui, il y a une épidémie de transgenres. Il y en a beaucoup trop ! » juste après avoir fait un amalgame entre orientation sexuelle (personne bisexuelle) et identité de genre (personne trans). Les propos, d’une violence inouïe, ne provoquent pas vraiment d’indignation de la part de Yann Barthès qui tente, mollement, d’expliquer à la psychanalyste que les parcours de transition ne sont pas un choix et qu’il y a souvent de la souffrance derrière… avant de la remercier chaleureusement pour son passage chez Quotidien. En matière de journalisme, on a vu mieux.

Indignation et colère

Si Yann Barthès a du mal à réagir (et ne fera aucun commentaire le lendemain pour les personnes offensées par les propos de son invitée), sur les réseaux sociaux une vague d’indignation et de colère s’exprime sans retenue. Citons, par exemple, Océan, le comédien et militant trans qui tweete : « Ok donc @Qofficiel invite oklm une ordure transphobe qui nous décrit comme une « épidémie » et « il y en a trop ». Doit-on encore en 2021 faire l’exercice mental de remplacer « trans » par un autre mot (« gays/juifs/femmes » etc.) pour comprendre la gravité de diffuser ces discours ? » De son côté, l’association trans AcceptessT interpelle directement Élisabeth Roudinesco sur Twitter : « Épidémie de transgenres » ? On est une maladie contagieuse Mme @E_Roudinesco ? Que faut-il faire de nous Madame, nous euthanasier dès le diagnostic ? Nous électrocuter, nous lobotomiser, comme dans les années 50 ? Nous stériliser, comme jusqu'en 2017 ? Il n'y a pas « d'épidémie de transgenres », il n'y a qu'une épidémie de mauvaises émissions TV sur les personnes trans. Les personnes trans ne sont pas des malades, les transidentités ne sont pas contagieuses. La transphobie elle, l'est ».

Le lendemain de la diffusion de l’émission, de nombreuses personnes signalent la séquence au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) y compris des personnalités politiques comme Raphaël Gérard, député LREM de Charente-Maritime (2) qui écrit sur son compte Twitter : « Avec @LaurenceVanceu et @ValeriePetit_AN, nous avons signalé  les propos transphobes de @E_Roudinescoau @csaudiovisuel. La loi prévoit que les diffuseurs doivent s'assurer que les programmes ne contiennent pas d'incitation à la haine à raison de l'identité de genre ».

De son côté, Christophe Martet, le rédacteur en chef du média LGBT+ Komitid écrit une tribune : « Au-delà des propos stigmatisants d’Élisabeth Roudinesco (…) l’attitude de l’animateur de Quotidien, Yann Barthès, est particulièrement contestable. Elle a d’ailleurs suscité bon nombre de réactions d’internautes. Comment, en effet, expliquer que l’animateur reste muet quand Élisabeth Roudinesco déroule son argumentaire transphobe. Même sans connaissance particulière sur la transidentité, un journaliste doit savoir qu’il ne s’agit pas d’une « maladie ». Yann Barthès aurait dû interrompre Élisabeth Roudinesco pour lui expliquer que ses propos étaient pathologisants et portent atteinte à la dignité des personnes trans », déplore le journaliste et ancien président d’Act Up-Paris.

Un droit de réponse sans excuses

Six jours après la polémique, soit le 16 mars, Élisabeth Roudinesco se décide à réagir publiquement et tente de contextualiser sa déclaration dans un post sur sa page Facebook. Elle explique qu’elle ne parlait pas des personnes trans adultes, mais « d’enfants prépubères ». Elle fait des parallèles assez surprenants avec différentes vagues « d’épidémies » au cours des années, en comparant la transidentité avec des pathologies comme l’autisme. « On a eu ensuite une « épidémie » d’autisme : le nombre de cas a augmenté de façon considérable, entre 1999 et 2007, du fait d’un changement des critères diagnostics », écrit ainsi la psychanalyste. Et d’ajouter : « On ne peut pas d’un côté déclarer - à juste titre - qu’un enfant n’est pas consentant à une relation sexuelle avant 15 ans et, de l’autre, affirmer qu’il serait consentant à de tels traitements ou à une telle exhibition ». Mettre au même niveau le consentement à un acte sexuel d’un-e mineur-e avec un questionnement sur son identité de genre, il fallait oser. Élisabeth Roudinesco l’a fait. Et ne cherchez pas un mot d’excuse pour les personnes trans qui se sont senties blessées par sa déclaration dans ce droit de réponse, il n’y en pas !

Troquer sa poitrine contre un pénis

Quatre jours après le passage de Roudinesco chez Quotidien, nouvelle déclaration transphobe, cette fois à la radio, sur RTL, dans le billet d’humeur intitulé À mon humble avis de l’ancien animateur des Grosses Têtes, Philippe Bouvard. « C'est une des contradictions les plus bizarres de notre époque. Alors qu'on dit de moins en moins : « Bonjour ou au revoir messieurs-dames », on n'a jamais recensé autant de « changements de sexe », déclare le chroniqueur de 91 ans, qui semble devenu soudainement expert des questions trans. Et d’ajouter : « Il faut que la nature soit bonne fille pour se laisser pousser aussi souvent la moustache et pour troquer sa poitrine contre un pénis ». Là encore, de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux dénoncent ces propos comme l’association SOS Homophobie qui écrit sur son compte twitter : « Des fois pour rester humble, il faut garder son avis pour soi. Les propos transphobes de Philippe Bouvard sur @RTLFrance sont purement choquants. La radio devrait songer à sensibiliser ses animateurs aux #LGBTIphobies et consulter le kit de l' @ajlgbt ». Aucune réaction de RTL.

Elliot Page en couverture du Time

Petite lueur d’espoir pendant cette semaine pénible, le 16 mars, le magazine américain Time publie une interview de l’acteur canadien trans Elliot Page, également en couverture. Un bel exemple de visibilité trans. « Je suis vraiment heureux de jouer, maintenant que je suis pleinement qui je suis dans ce corps. Quels que soient les défis et les moments difficiles, rien ne vaut le fait de ressentir ce que je ressens maintenant », déclare le comédien.

L’article du Time évoque la vague de transphobie dans le monde occidental avec notamment les déclarations parfois très violentes de certaines féministes, comme J.K. Rowling (autrice de la saga Harry Potter), qui s’opposent à l’égalité transgenre. « Partout dans le monde, les personnes trans sont confrontées de manière disproportionnée à la violence et aux discriminations », ajoute l’hebdomadaire. Ces mouvements féministes anti-trans sont connus sous l’acronyme Terf qui veut dire Trans-exclusionary radical feminist (féministes radicales qui excluent les trans). Inventé en 2008, ce terme est utilisé par les militants-es des droits des personnes trans pour désigner les féministes qui estiment que les femmes trans ne sont pas de « vraies » femmes et que les luttes trans invisibilisent les luttes pour les droits des femmes. En France, le mouvement Terf est représenté par Marguerite Stern, ex Femen et fondatrice du mouvement Collages féminicides qui a déclaré dans Le Monde en janvier 2020 : « Je suis pour qu’on déconstruise les stéréotypes de genre, et je considère que le transactivisme ne fait que les renforcer. J’observe que les hommes qui veulent être des femmes se mettent soudainement à se maquiller, à porter des robes et des talons. Et je considère que c’est une insulte faite aux femmes que de considérer que ce sont les outils inventés par le patriarcat qui font de nous des femmes. Nous sommes des femmes parce que nous avons des vulves. C’est un fait biologique ».

Pour vivre heureux-ses, soyons visibles

Pourquoi autant de propos transphobes ces derniers temps ? Peut-être parce que les personnes trans sont plus visibles. Que ce soit dans les fictions (la série Pose de Ryan Murphy), dans l’édition (Lexie, jeune activiste trans de 25 ans qui a publié Une histoire de genres, guide pour comprendre et défendre les transidentités, paru le 10 février chez Marabout), au cinéma (Petite Fille, très beau documentaire de Sébastien Lifshitz qui suit le quotidien de Sasha, une jeune enfant trans scolarisée en CE1) ou encore en politique (Marie Cau, première femme trans élue maire de Tilloy-lez-Marchiennes, dans le Nord, en 2020, qui a annoncé le 20 mars sa candidature aux élections présidentielles de 2022).

Cette visibilité des personnes trans dérange, titille et agace une partie de la population ainsi que les milieux conservateurs et réactionnaires.  D’ailleurs la déclaration d’Élisabeth Roudinesco chez Quotidien : « Il y a une épidémie de transgenres, il y en a beaucoup trop ! » n’est pas sans rappeler celle de Christine Boutin qui, le 27 mai 2013, commentait sur RMC la Palme d'or attribuée à La Vie d'Adèle, d'Abdellatif Kechiche, l'histoire d'une passion lesbienne : « On ne peut pas voir un film, une série à la télévision sans qu'il y ait les gays qui s'expriment. Maintenant, c'est la Palme d'or, bon, ça va, quoi ! Aujourd'hui, la mode, c'est les gays. (...) On est envahis de gays ».

Il n’y a pas plus de personnes lesbiennes, gays, bies ou trans de nos jours qu’il y a dix ou vingt ans, simplement ces personnes ne se cachent plus et revendiquent leurs droits et leur visibilité. Pour vivre heureux-ses, soyons visibles !

 

(1) Karine Espineira, Médiacultures : la transidentité en télévision : une recherche menée sur un corpus à l'Ina (1946-2010) aux Éditions L'Harmattan, 2015 et La transidentité : de l'espace médiatique à l'espace public aux Éditions L'Harmattan, 2008.
(2) Très engagé sur les droits des personnes trans, Le 17 mars dernier, Raphaël Gérard écrivait sur son compte twitter : « Je salue l’adoption de mon amendement qui consacre le principe d’égalité d’accès des personnes trans dans la pratique sportive ! L’identité de genre est pleinement reconnue dans le droit de la non-discrimination français : elle a sa place dans le code du sport ».