Grindr, ton univers impitoyable !

Publié par Fred-seronet le 24.10.2020
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Les applications de rencontre sur smartphone avec géolocalisation ont profondément modifié la drague que ce soit chez les hétéros ou chez les personnes LGBT+. Depuis plusieurs années, de nombreux-ses militants-es dénoncent la violence et les discriminations quotidiennes sur les applis gays et notamment sur la plus populaire : Grindr. En parallèle, plusieurs polémiques ont éclaté autour des fuites des données personnelles des utilisateurs-rices. Alors Grindr, enfer ou paradis ?

Lutte politique autour de la protection des données

La drague à distance, ce n’est pas nouveau. Pendant des décennies, il y a eu les petites annonces dans les journaux. Dans les années 80, le minitel rose a connu un grand succès grâce à la possibilité de faire des rencontres amoureuses et sexuelles. Puis, dans les années 90/2000, l’avènement d’Internet a vu fleurir des dizaines de sites de rencontres et autres forums de discussion qui étaient souvent des lieux de drague virtuelle (les plus de 30 ans se souviennent surement de Caramail et ses salons privés de discussions).

La vraie révolution est arrivée en 2009 avec la démocratisation du smartphone et l’arrivée des premières applications de rencontres avec géolocalisation dont Grindr qui devient rapidement leader sur ce marché. Onze ans plus tard, Grindr compte plus de 4,5 millions d’utilisateurs quotidiens dans le monde.

Très vite, l’appli de rencontres pour hommes gays et bisexuels va devenir l’objet de nombreuses polémiques et la question de la protection des données des utilisateurs va devenir de plus en plus politique. Ainsi, le 30 août 2011, le sénateur portoricain Roberto Arango, opposant farouche au mariage pour les couples de même sexe, démissionne de son poste après la divulgation de plusieurs photos de lui nu sur Grindr. Ce sera le premier d’une longue série de scandales liée à la divulgation de données et photos personnelles issues de Grindr. En 2016, l'application est achetée par Kunlun Tech, une entreprise chinoise. Deux ans plus tard, le 3 avril 2018, Grindr est vivement critiqué après avoir laissé des entreprises tierces accéder à des données privées de ses utilisateurs, dont leur statut VIH. Avec le hashtag #DeleteGrindr (supprimez Grindr), AIDES, avec d’autres, appellent au boycott, mais c’est peine perdue tant l’application est devenue addictive chez beaucoup de ses utilisateurs. En mars 2019, l'administration Trump demande aux propriétaires chinois de Grindr de céder leur participation de crainte que Pékin utilise des informations personnelles pour « influencer » des responsables américains. La vente est finalisée un an plus tard, en mars 2020, pour la somme de 608 millions de dollars. L'acquéreur est une holding américaine nommée San Vicente Acquisition LLC.

Entre racisme et fétichisme

Grindr n’est pas seulement problématique en raison de la fuite de certaines données personnelles très intimes. L’appli, en elle-même, pose de sérieuses questions éthiques de par son système de filtres. En effet, quand une personne complète son profil, elle peut renseigner sa couleur de peau, son âge, son poids ou son statut sérologique. En parallèle, il est possible de cocher des filtres de recherches pour inclure ou exclure des profils selon leur âge, leur taille, leur poids, leur statut sérologique et jusqu’à très récemment leur couleur de peau (1). Au-delà de ce « triage » proposé par les filtres Grindr, les utilisateurs de l’appli affichent clairement ce que certains estiment être des préférences, mais qui s’apparentent souvent à des critères discriminatoires. Ainsi de nombreux profils précisent d’emblée avec des termes parfois très violents qu’ils ne veulent « pas de gros, pas de folles, pas de Noirs, pas d’Asiats, pas de putes, pas de séropos, pas de vieux », etc. Il est intéressant de noter que ces profils, qui ont un nombre de caractères limités pour se présenter, décident parfois d’utiliser tout cet espace pour se focaliser sur ce qu’ils ne veulent pas plutôt que de parler d’eux et donner envie aux autres d’interagir avec eux.

Inversement, certains profils affichent leur « préférence » comme une sorte de fétichisme qui renvoient les personnes racisées, à une objectivation sexuelle qui frôle souvent le racisme néocolonialiste comme : « Blanc soumis cherche Black ou Rebeu dominateur, bourrin, actif TTBM »). Conscient de la problématique du racisme et du fétichisme décomplexés sur les applis, le journaliste et activiste Miguel Shema lance, fin 2018, un compte Instagram intitulé « Pracisées vs Grindr » qui compte aujourd’hui près de 15 000 abonnés-es. Interrogé par Komitid en avril 2019, Miguel Shema explique pourquoi il a décidé de créer ce compte : « Je me suis toujours intéressé à la question de la fétichisation des personnes racisées. Je suis concerné et je la subis. Un jour, je sortais d’un rendez-vous et en ouvrant Grindr, j’ai reçu un message : « Bonjour, cherche bite de Noir ». Ça a été un déclencheur. Mais au-delà de dénoncer ce racisme, le jeune activiste a envie de pousser à la réflexion : « J’ai des personnes blanches qui, grâce à mon compte, ont compris, ont déconstruit pas mal de choses. J’aime beaucoup passer par le prisme des « préférences », des « désirs », des « fantasmes », pour révéler des choses. Si le racisme arrive à s’installer dans des choses aussi intimes que les relations sexuelles, il est obligatoirement dans tout le reste de la société ».

Une responsabilité communautaire

Très vite, le compte « Personnes Racisées Vs Grindr » incite d’autres activistes LGBT à prendre le pas. Ainsi, fin 2019, se sont ouverts successivement les comptes « Séropos vs Grindr » qui dénonce et déconstruit la sérophobie sur les applis (2) ; « Gros vs Grindr » qui aborde la grossophobie,  « TDS vs Grindr » qui se concentre sur le vécu des travailleurs du sexe sur Grindr et « Personnes Trans vs Grindr » qui aborde la fétichisation, la transphobie et l’hypersexualisation des personnes trans sur Grindr.

Tous ces comptes ont la même volonté : exposer des réalités vécues au quotidien par toutes les personnes minorisées sur les applis de drague gays et bis et proposer des pistes de réflexion pour ne plus avoir à subir cette violence permanente. Autre point commun, ces comptes ont décidé d’anonymiser les capture écrans qu’on leur envoie en cachant à la fois les photos et les pseudos des personnes discriminantes : « Ce n’est pas une chasse aux sorcières », explique Julien Ribeiro, co-créateur du compte « Séropos vs Grindr ». « Notre but n’est pas de cyber harceler ces personnes. La sérophobie vient souvent d’un manque de connaissances des modes de transmission du VIH et des traitements actuels. Le but est aussi de faire de la pédagogie, expliquer la Prep et le Tasp avec U = U et faire changer les mentalités. À mes yeux, la responsabilité appartient certes à « l’agresseur », mais elle est surtout communautaire. C’est l’absence de pédagogie intracommunautaire et notre incapacité à partager ouvertement et avec bienveillance ces sujets qui sont les réels responsables », développe-t-il.

Seuls, mais à plusieurs !

Les défenseurs de Grindr rétorquent, à raison, que pour beaucoup d’hommes gays ou bisexuels qui habitent loin des grandes villes ou dans des banlieues pas vraiment gay friendly, Grindr est leur seul lien social avec d’autres hommes gays et bis et leur seul moyen de faire des rencontres affectives et sexuelles. Les détracteurs pensent plutôt que c’est à cause de ce genre d’appli que les bars gays ferment les uns après les autres.

La réalité est certainement entre les deux. Il est vrai que la fréquentation des bars, saunas et sex clubs gays a chuté ces dernières années et la crise sanitaire liée à la Covid-19 ne fait qu’accélérer le phénomène, avec certains établissements qui se retrouvent au bord de la faillite. Mais Grindr n’est certainement pas le seul responsable de cette désertion et d’autres phénomènes peuvent expliquer ce manque de lien social dans la communauté gay comme le développement des soirées privées chemsex ou pas (3) en appartement et différentes formes d’addictions comme l’accès gratuit et illimité au porno en streaming, les jeux vidéos en ligne ou les réseaux sociaux. Paradoxalement, alors que l’on n’a jamais été autant connectés les uns aux autres par un accès quasi illimité à Internet, une profonde solitude se fait ressentir dans la communauté gay. Grindr est symptomatique de notre époque schizophrénique. Cet outil est censé faciliter les rencontres et c’est parfois le cas. Mais souvent, il génère plutôt de la frustration, du rejet et une solitude exacerbée.

Dans un monde idéal, Grindr servirait simplement de première prise de contact pour faire connaissance et se retrouver physiquement dans un bar. Sans filtre, sans fétichisme, sans discrimination et sans un catalogue de critères à cocher comme si on passait un entretien d’embauche. Dans un monde idéal, les smartphones seraient interdits à l’entrée des bars afin que chacun puisse se concentrer sur l’autre et créer une connexion entre deux être humains qui se regardent, se sourient, se parlent, s’écoutent, se reniflent et plus si affinités…

 

(1) En juin 2020, lors des protestations consécutives à la mort de George Floyd, Grindr annonce qu'il va, dans le cadre de son « engagement » à lutter contre le racisme, supprimer ses filtres ethniques qui permettaient de cibler ses rencontres sur certains groupes ethniques. Ce changement répond à des critiques de longue date d'activistes et d'utilisateurs. Toutefois, il ne devrait pas empêcher l'algorithme de privilégier des profils de certaines ethnies, le flux de l'application montrant aux utilisateurs des profils similaires à ceux qui les ont intéressés précédemment. 
(2) Ce compte est co-administré par l’auteur de cette Turbulence.
(3) Chemsex : consommation de produits psycho actifs, principalement des drogues de synthèses en contexte sexuel.

 

Commentaires

Portrait de jl06

Pour dragué le site Wannonce ,  bon toujours les risques  lié à internet ...mais de bon plans .... 

à vous de faire le tri selectif .... Wink

les contacts  sont assez simples , si papy le dit !