It’s a sin : la série phénomène

Publié par Fred-seronet le 09.03.2021
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It’s a sin suit les destins croisés d’un groupe d’amis gays et de leur meilleure amie à Londres sur une période de dix ans (1981 à 1991). Acclamée par la presse et les activistes de la lutte contre le VIH, la série n’est pas dénuée de critiques, mais elle a le mérite d’avoir suscité un débat national en Angleterre autour du VIH et un record de dépistages. À quelques jours de sa diffusion en France (2), retour sur les réactions passionnées que cette série phénomène a généré.

Mise en garde

Le premier épisode, diffusé le 22 janvier sur Channel 4, lors d’un week-end neigeux et en plein confinement national au Royaume-Uni, a battu des records d’audience. Dès le soir de sa diffusion, le hashtag #ItsASin est en tendance nationale sur Twitter. Des milliers de personnes expriment leur émotions, leur tristesse, leur colère… D’autres témoignent de leur vécu avec le VIH ou de leurs amis-es/amants-es décédés-es des suites de complications dues au sida dans les années 80/90.

Très vite, certains-es activistes britanniques mettent en garde sur l’effet anxiogène que pourrait susciter It’s a sin. Ainsi, dès le lendemain de la diffusion du premier épisode, Fraser Wilson, responsable média de la plus grosse association de lutte contre le VIH au Royaume-Uni, le Terrence Higgins Trust, écrit une tribune dans le journal The Big Issue intitulée : « Je ne suis pas critique de séries TV, mais si je l’étais : je donnerais cinq étoiles à It’s a sin. Parce que Russell T Davies raconte une histoire qu’il était grand temps de raconter sur l’émergence et l’effet dévastateur de la crise du sida à Londres dans les années 80, et il le fait avec toute la puissance et la sensibilité que ce sujet exige. Mais, je veux également faire une mise en garde : « Ne laissez pas le « SIDA » que vous allez voir, chaque vendredi soir, à la télé, être votre vision du VIH aujourd’hui ». Et le militant d’ajouter : « Nous avons fait tellement de chemin dans la lutte contre le VIH depuis (les années 80) et travaillé si dur pour ne pas reculer, ne serait-ce que d’une seule marche, aujourd’hui ». Au moment du lancement de la série, Fraser Wilson n’est pas le-la seul-e militant-e à exprimer cette crainte. Certaines personnes s’inquiètent, par exemple, que le travail effectué depuis plusieurs années pour faire connaitre le message U = U (Indétectable = Intransmissible) soit éclipsé par une partie de la population qui s’arrêterait à la vision datée du VIH, telle que racontée dans la série. Est-ce un manque de confiance en la capacité du public à s’informer sur la réalité du VIH en 2021 ? Pourquoi cette inquiétude ? Ce n’est pas la première fois qu’une œuvre de fiction revient sur les années sida, mais c’est la première fois qu’une série dédiée à ce sujet passe en prime time sur une chaine nationale et en plein confinement. L’attente est grande, et le buzz généré par les teasers qui circulent sur les réseaux sociaux, inquiète une partie des militants-es de la lutte contre le VIH qui se préparent au meilleur… comme au pire en terme d’impact sur les personnes vivant avec le VIH. Dans la foulée, le Terrence Higgins Trust lance une campagne d’information sur les réseaux sociaux intitulée : « Le VIH a changé » pour expliquer au grand public qu’en 2021, on peut avoir une vie longue et heureuse avec le VIH si on est dépisté-e et traité-e. L’association lance même un quizz en ligne intitulé : « Est-ce que vos connaissances du VIH sont coincées dans les années 80 ? » Le concept U = U est également expliqué par de nombreux-ses militants-es, y compris des acteurs-rices de la série comme Nathaniel J. Hall qui témoigne de sa propre séropositivité diagnostiquée à l’âge de 16 ans. L’acteur se retrouve d’ailleurs en une du journal Daily Mail qui titre « L’horreur du VIH de Nathaniel ». Une que l’acteur reprend sur son compte twitter en commentant avec sarcasme : « J’ai l’air vraiment horrifié n’est-ce pas ? #dailyfail ». Channel 4 réagit rapidement face aux inquiétudes d’une partie des activistes et dès le deuxième épisode, la chaine ajoute une vignette à la fin de chaque épisode pour parler de la réalité du VIH en 2021.

Un fait historique

Pour Didier Roth-Bettoni, journaliste et auteur du livre Les années sida à l’écran (1), cette série n’arrive pas aujourd’hui par hasard. « Depuis cinq ou six ans, on observe un peu partout dans le monde occidental un basculement qui s’est fait avec une possibilité de raconter cette période-là qui n’existait pas avant. Il y a d’abord eu le film The Normal Heart (2) puis 120 Battements par minute (3) et le film de Christophe Honoré (4), etc. ». Pourquoi ce retour aux années sida maintenant ? « Pour deux raisons, explique le journaliste et critique. À la fois, la capacité pour celles et ceux qui ont vécu cette période de pouvoir à nouveau s’y confronter et puis le fait que la société soit prête à entendre cette histoire. Le sida est tellement éloigné de la vie quotidienne des gens aujourd’hui que cela fait sens de revenir sur cette période avec le recul du temps, presque comme un fait historique. Je me souviens de débats lors des séances de 120 Battements en 2017, de nombreuses personnes venaient me voir à la fin en me disant : « Comment est-ce possible ? Je n’ai rien vu à l’époque, je suis passé à côté ». Peut-on comparer It’s a sin avec le film 120 battements ? Pour Didier Roth-Bettoni, les deux œuvres sont très différentes, « 120 Battements se passe à une autre époque et dans un contexte plus militant. En revanche, It’s A Sin m’a beaucoup fait penser à la série suédoise Snö (5) qui suit un groupe de jeunes gays dans les années 80 qui sont à la découverte de leur sexualité au moment où l’épidémie de sida décime la communauté gay ».

Ce devoir de mémoire sur les années sida qui est fait depuis plusieurs années dans certains films et séries sera-t-il suivi d’un devoir d’information sur la nouvelle génération U = U et Prep ? Pour Didier Roth-Bettoni, il sera compliqué de faire des œuvres marquantes sur une maladie devenue chronique. « Outre la dramaturgie, d’un point de vue purement cinématographique, les stigmates physiques du sida ont marqué ces œuvres. Dans Philadelphia, la scène où Tom Hanks ouvre sa chemise en plein tribunal et montre ses taches de Kaposi est une scène d’une puissance visuelle et dramatique très importante. Elle a tétanisé une génération entière. Un des seuls films récents à avoir abordé le VIH d’un point de vie contemporain c’est Théo et Hugo dans le même bateau (6), il n’y a rien eu depuis à ma connaissance », conclut Didier Roth-Bettoni.

Le drame de l’homophobie

Pour beaucoup de gens qui l’ont vue, la puissance de It’s a sin réside dans son effet cathartique chez celles et ceux qui ont connu l’épidémie de VIH dans les années 80/90, mais pas uniquement. « Tout ceci résonne particulièrement en temps de Covid », écrit ainsi Lucy Mangan dans le Guardian. « Nous pouvons nous identifier à la peur, l’inconnue et les réponses rationnelles et irrationnelles que suscitent l’émergence d’une nouvelle maladie », écrit la journaliste.

Pour Matthew Hodson, le directeur du site d’infos sur le VIH Aidsmap, la série est un hommage aux personnes emportées par le VIH/sida. « Dans ma jeunesse, ma vie amoureuse était compliquée, et souvent alimentée par de l’alcool et des erreurs de jugements (…). C’était chaotique, mais surtout fun. Et puis, mes amis ont commencé à mourir. La mort et le deuil sont intimement liés à mon expérience de jeune gay », écrit l’activiste ouvertement séropositif dans le Huffington Post. « Les amis qui sont au cœur de It’s a sin ont environ cinq ans de plus que moi, je partage la plupart de leurs expériences. J’ai eu les mêmes rêves et les mêmes désirs et j’ai fait les mêmes erreurs », explique Matthew Hodson. « Pour moi, It’s a sin ne raconte pas le drame du sida, mais celui de l’homophobie », déclare l’activiste, en faisant référence à une loi homophobe instaurée en 1988 sous le gouvernement de Margaret Thatcher, la fameuse Section 28 (7). « La série montre comment la peur, la haine et l’intolérance liées à l’homosexualité ont mené à la mort tant de gays. C’est le sida qui a tué ces hommes, mais c’est l’homophobie qui a permis cela et qui a fait que tant d’hommes sont morts seuls », affirme Matthew Hodson.

Des personnages caricaturaux ?

Mais la série n’est pas exempte de défauts comme de critiques. Ainsi, le 16 février, Mark S. King, activiste américain ouvertement séropositif, écrit un article sur son blog My Fabulous Disease intitulé : « It’s a sin » veut vraiment trouver un coupable ». Dans ce billet, le blogueur, qui a été diagnostiqué séropositif en 1985, développe un point de vie à contre-courant de la plupart des critiques dithyrambiques lues un peu de partout. Selon King, la série dépeint des personnages gays caricaturaux obsédés par le sexe, y compris sur leur lit de morts. A contrario, le personnage féminin est présenté comme plus militant et responsable et c’est elle qui devient l’héroïne activiste qui se retrouve à faire la morale à ses meilleurs amis séropositifs. « Je me demande combien j’en ai tué », dit à haute voix un des personnages sur son lit de mort. Selon Mark S.  King, en choisissant de présenter un des personnages principaux comme une personne qui se moquerait de transmettre un virus mortel (à l’époque) à ses partenaires, le réalisateur Russel T. Davies serait passé à côté d’un récit important, celui de tous ces gays qui ont changé leurs comportements sexuels pour adopter et faire la promotion du safer sex et du préservatif au plus fort de l’épidémie de VIH/sida. Mark S. King revient également sur une scène qu’il juge très problématique dans laquelle la meilleure amie activiste parle de son ami décédé en ces termes : « Il avait honte de lui-même… et ensuite il a tué des gens ! » Pour l’activiste, cette scène ne fait qu’alimenter un fantasme sérophobe du « méchant séropo qui chercherait d’innocentes victimes séronégatives » à qui transmettre sciemment le VIH. Un fantasme qui a toujours des conséquences légales en 2021 dans tous les pays où le risque d’exposition au VIH reste un motif de pénalisation pouvant conduire à de la prison ferme.

Un record d’audience… et de dépistage !

Malgré ces critiques (rares), la série est devenue un vrai phénomène de société au Royaume-Uni. Plus de 18 millions de Britanniques ont vu It’s a sin, a annoncé la chaine Channel 4 le premier mars (diffusions TV et replays en streaming). Heureuse coïncidence de calendrier, la diffusion de la série au Royaume-Uni a eu lieu en même temps que la semaine nationale d’incitation au dépistage du VIH. Bien sûr, les associations de lutte contre le VIH se sont emparées de cette fenêtre médiatique pour communiquer massivement sur cette opération en utilisant de façon astucieuse le hashtag #ItsASin. Résultat : un record de dépistages du VIH a été observé, record salué par le ministre de la Santé britannique. Lors de la semaine de dépistage de 2019, 8 068 personnes avait fait un test du VIH. En 2021, ce chiffre a été dépassé dès le premier jour avec 8 200 tests commandés et envoyés aux demandeurs-ses. Au total, en une semaine plus de 17 000 tests VIH ont été commandés. « J'essaie de ne pas pleurer », a réagi Olly Alexander, un des acteurs principaux de la série, en apprenant la nouvelle. « Je trouve ça génial de voir une réponse en temps réel à la série ».

L’impact de la série sur le dépistage n’est pas sans rappeler la vague d’adhésions à Act Up-Paris que le film 120 Battements par minute avait suscitée en France en 2017. Quand la puissance de la fiction et du travail sur la mémoire du sida a des répercussions concrètes dans notre histoire contemporaine. Pour Didier Roth-Bettoni : « Ce qui compte, ce n'est pas tant de raconter l'Histoire (ce qui est déjà important !) que de provoquer des réactions aujourd'hui : on a reparlé (enfin !) du sida, et du sida aujourd'hui, pas que du sida dans les années 80/90. C'est à mon sens vraiment la dimension fondamentale de ce travail de mémoire : ne pas être dans une mémoire morte ou poussiéreuse, mais dans une mémoire vive, active ».

Ian Green, le directeur du Terrence Higgins Trust, commente le double succès de la série et des dépistages avec sagesse : « It’s a sin a eu un impact incroyable. La série examine une période de notre histoire que nous ne devons jamais oublier, quand les gens mourraient d’une maladie mystérieuse et ne savaient pas pourquoi », écrit le militant. « Mais il est aussi important que chacun sache à quel point le VIH a changé depuis cette époque grâce à des progrès énorme dans la prévention, le dépistage et le traitement du VIH. Nous avons vu l’effet It’s A Sin sur la semaine nationale de dépistage. C’est un héritage brillant pour la série », conclut Ian Green (8).

(1) Les années sida à l’écran, par Didier Roth-Bettoni, paru en 2017, Eros Onyx Éditions, Collection Images.
(2) he normal heart est un film historique américain réalisé par Ryan Murphy qui s’inspire de la pièce éponyme de Larry Kramer, jouée sur scène pour la première fois en 1985. Produit et diffusé par HBO, il est sorti aux États-Unis le 25 mai 2014.
(3) 120 Battements par minute est un film dramatique français coécrit et réalisé par Robin Campillo, sorti en 2017. Le film revient sur une période cruciale de la lutte contre le VIH/sida au début des années 90 avant l’arrivée des trithérapies, en suivant un groupe d’activistes de Act Up-Paris.
(4) Plaire, aimer et courir vite est une comédie dramatique française écrite et réalisée par Christophe Honoré, sortie en 2018.
(5) Snö (« neige », en suédois) est une série télévisée suédoise diffusée en 2012 sur la chaîne. C'est un succès historique dans ce pays, où un-e téléspectateur-rice sur deux a regardé cette série inspirée du roman de Jonas Gardell : N'essuie jamais les larmes sans gants, paru en France aux Editions Gaïa.
(6) Théo et Hugo dans le même bateau, un film écrit et réalisé par Olivier Ducastel et Jacques Martineau, sorti en 2016
(7) La Section 28 ou l'article 28 de l'acte de gouvernement local de 1988 était un amendement controversé à l'acte de gouvernement local de 1986 au Royaume-Uni, abrogé le 21 juin 2000 en Écosse et le 18 novembre 2003 dans le reste du Royaume-Uni. L'amendement prescrivait que l'autorité locale « ne devait pas promouvoir intentionnellement l'homosexualité ou publier de documents dans l'intention de promouvoir l'homosexualité » ou « l'enseignement dans aucune école publique de l'acceptabilité de l'homosexualité en tant que prétendue relation familiale ».
(8) Déclaration publiée dans le magazine Attitude le 1er mars 2021.

 

It's a sin
C’est la toute nouvelle création du scénariste et producteur multi-récompensé aux Baftas, Russell T Davies à qui l'on doit, entre autres, Queer As Folk, Years And Years ou encore Doctor Who. It's a sin raconte la première décennie de l'histoire du sida, de 1981 à 1991 à travers les parcours d'un groupe d'amis-es à Londres.
1981, Ritchie, Roscoe et Colin commencent une nouvelle vie à Londres. Ils ne se connaissent pas encore, mais ces jeunes garçons et leurs meilleurs-es amis-es Jill et Ash vont bientôt partager leur quotidien et toutes leurs aventures. C’est une période particulièrement libératrice pour ces jeunes hommes gays qui n’avaient pas pu jusque-là s’assumer dans une société anglaise encore très homophobe. À l’heure où chacun peut enfin grandir et s’épanouir, le groupe tisse des liens d’amitié forts qui vont brusquement être ébranlés par l’arrivée du VIH. Olly Alexander est à la tête d’une distribution impressionnante, qui accueille Keeley Hawes (Honour, Bodyguard), Stephen Fry (Wilde), Neil Patrick Harris (How I met your mother), Tracy Ann Oberman, Shaun Dooley, Omari Douglas, Callum Scott Howells, Nathaniel, Curtis et Lydia West. La série sera diffusée en exclusivité sur Canal+ les lundis 22 et 29 mars à 21 heures (trois puis deux épisodes par soirée), et disponible en intégralité sur myCanal dès le premier jour.