Le fond de l’air effraie !

Publié par jfl-seronet le 17.09.2019
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Je ne sais pas pourquoi (en fait, si !), mais j’ai comme l’impression que les personnes étrangères vont encore prendre cher dans le discours politique en cette rentrée politique. Ce n’est pas une intuition, mais la conséquence logique que produit l’accumulation de propos et symboles retenus ces dernières semaines. Une fois de plus, sur cette question, le fond de l’air effraie.

AME : une nouvelle réforme qui suscite des craintes

On avait connu une première salve en août avec des articles qui évoquaient de nouvelles menaces contre l’aide médicale d'État (AME) ; des menaces qui ne sont pas nouvelles, mais qui connaissent un regain. On le doit à l’actuelle majorité qui a clairement l'AME dans son viseur. Il suffit pour le comprendre de voir les déclarations du patron de La République en marche (LREM) Stanislas Guerini. Il explique, sans citer de sources, ni chiffres, que des femmes immigrées en situation irrégulière profiteraient de l'AME pour se faire poser des prothèses mammaires. Une fois encore, on cherche à faire passer le message que le système actuel inciterait aux fraudes pour justifier une restrictions des droits.

Le principe de l'aide médicale d'État (AME) pour les personnes sans titres de séjour sera conservé, mais ses modalités seront au menu du débat parlementaire sur la politique migratoire fin septembre, a indiqué la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, citée par l’AFP. Ce débat, prévu à l'Assemblée nationale le 30 septembre et au Sénat le 2 octobre, sera l'occasion de « discuter des perspectives à donner à notre politique migratoire et des mesures qui peuvent l'améliorer », a indiqué Sibeth Ndiaye. Il s’agit d’un débat, mais sans vote. Sur l’AME, la porte-parole du gouvernement a précisé que l'État devait « être capable d'en maîtriser les coûts et de s'assurer qu'elle va bien aux personnes en détresse et en particulier aux demandeurs d'asile ». Bon évidemment, cela a surpris et donné le sentiment d’une connaissance superficielle du dossier. En effet, comme a pointé l’AFP, les demandeurs-ses d’asile sont en situation régulière (puisque reconnus-es comme tel) et ne bénéficient pas de l'AME (qui est réservé aux personnes sans papiers). Les demandeurs-ses d’asile  bénéficient de la Protection universelle maladie (Puma, ex-CMU) et peuvent avoir droit, sous conditions, à la Couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C). L'AME, qui représente un budget de quelque 943 millions d'euros et concerne plus de 300 000 personnes permet, elle, aux étrangers-ères en situation irrégulière et résidant en France depuis plus de trois mois de bénéficier de l'accès aux soins. On voit clairement la ligne du gouvernement et de sa majorité sur cette question. « Accueillir avec humanité les personnes qui relèvent du droit d'asile et que les personnes qui ne relèvent pas du droit d'asile puissent être raccompagnées » dans leur pays, c’est la ligne présentée par Sibeth Ndiaye. Mais en prévision de vagues migratoires plus importantes dans les années qui viennent, « nous devons armer notre pays et nous apprêter à affronter ces moments de déstabilisation migratoire », a-t-elle ajouté, dans le registre Cassandre.

Comme le rappelle l’AFP, le gouvernement n'a encore formulé aucune orientation quant à l'avenir de l’AME. Une mission est en cours. Elle a été confiée à l'Inspection générale des affaires sociales (Igas) et l'Inspection générale des finances (IGF), qui doivent rendre un rapport au gouvernement fin septembre-début octobre. Mais il suffit d’écouter le gouvernement pour imaginer de quel côté la balance penchera. Durant l'été, le Premier ministre Édouard Philippe avait vanté le « courage » de « lutter avec fermeté contre les abus » et le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner avait dénoncé les migrants « qui viennent se faire soigner en France ».

Europe : un intitulé qui fait tache !

Dans la précédente commission européenne, il existait un commissaire européen en charge de la question migratoire. Il était alors à la tête d’un portefeuille intitulé « Migrations, Affaires intérieures et Citoyenneté ». C’était basique, technique, mais cela avait l’avantage d’être clair et neutre. Le choix fait dans le nouvel organigramme présenté mardi 10 septembre par l’Allemande Ursula von der Leyden (qui succède à Jean-Claude Juncker à la présidence de la commission) a surpris et même plus que ça,  il a suscité agacement, crainte et un gros sentiment de malaise voire de la colère si on en juge par la contribution d’Edwy Plenel sur son site Mediapart (12 septembre).

Il faut dire que le brainstorming a enfanté d’un « monstre ». Ce portefeuille qui recoupe donc les migrations, les affaires intérieures et la citoyenneté a été baptisé « Protection du mode de vie européen ». Ce poste sera occupé par un commissaire grec Margaritis Schinas. « Un intitulé pour le moins curieux, laissant entendre que la gestion de la question migratoire se réduirait à « protéger » une sorte d’uniformité culturelle et sociale », pointe un article du Huffington Post (12 septembre), tandis que l’eurodéputé Raphaël Glucksmann a fait part de son indignation sur Twitter. « Hors de question de valider un tel poste. Le combat ne fait que commencer », a tonné l’eurodéputé. « La nouvelle Commission compte faire passer sa répression des migrants et des exilés pour de la philanthropie », a dénoncé l’ex-tête de liste LFI aux européennes et députée européenne Manon Aubry. « C’est à vomir », a renchéri l’eurodéputé écologiste Damien Carême, qualifiant cet intitulé d’ « abomination ». Dans un communiqué, Amnesty International Europe, par la voix de sa directrice Eve Geedie, souligne que « lier l’immigration avec la sécurité au sein du portefeuille « Protection du mode de vie européen » est un signal inquiétant », rappelle le Huffington Post. 
À la commission, on ne voit pas le problème !

« Notre mode de vie européen, c’est s’accrocher à nos valeurs. La beauté de la dignité de chaque être humain est l’une des plus précieuses valeurs », a expliqué, en ramant un peu dans son argumentaire, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. De son côté, le futur commissaire Margaritis Schinas a expliqué les contours de son portefeuille : « mieux protéger nos citoyens et nos frontières, moderniser le système d’asile afin d’investir dans les compétences européennes et proposer un avenir plus radieux pour notre jeunesse ».

Certaines personnalités ne se laissent pas bercer par ces arguments. Ainsi explique La Croix (12 septembre), Yves Pascouau, expert des politiques migratoires de l’Union Européenne et tout nouveau directeur des programmes Europe de l’association Res Publica, ne croit pas à une simple bourde de communicant. « On retrouve cette notion de « protection du mode de vie européen »dans les discours anti-migrants de dirigeants comme le premier ministre Viktor Orban. Il s’agit donc d’un signal envoyé à ses partisans », estime-t-il. En fait, d’ores et déjà de fortes pressions s’exercent contre la nouvelle présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Elle doit faire face à des critiques de nombreuses ONG, aux critiques d'eurodéputés et même de son prédécesseur Jean-Claude Juncker. Le président sortant de la Commission qui appartient comme Ursula von der Leyen au PPE (conservateurs), première force dans l'hémicycle, a ajouté sa voix (jeudi 12 septembre) à la polémique. « Je n'aime pas l'idée que le mode de vie européen s'oppose à la migration », a-t-il déclaré sur Euronews. "Accepter ceux qui viennent de loin fait partie du mode de vie européen », a-t-il insisté. Une porte-parole de la Commission a toutefois refusé d'y voir une critique (on est prié de ne pas rire).

La question est sensible, dans la perspective des auditions (prévues du 30 septembre au 8 octobre) des nouveaux-elles commissaires par le Parlement européen, qui doit adouber par un vote le nouvel exécutif européen. Nombre de critiques dénonçent une « rhétorique empruntée à l'extrême droite ». On verra si la nouvelle commission change l’intitulé actuel jugé « trompeur et ambigu ». Enfin… quand on a décidé de rester poli !

Des articles à thèse

Je ne lis pas trop souvent Causeur (ça me pique les yeux !), mais je fais parfois l’effort de le faire par souci de pluralisme de la pensée (mais, honnêtement, cela me coûte) et surtout pour comprendre quels discours véhiculent une idéologie délétère dans notre relation aux autres, a fortiori envers les personnes étrangères ; et cela quels que soient leur statut juridique. Le 12 septembre, le site publie un article intitulé : « Les migrants viennent pour « nous sauver » Pourquoi les écolos de gauche aiment tant les immigrés ». Je sais, j’aurai du me méfier. La lecture du titre dit tout : fond comme forme. De surcroît, son auteur a déjà commis un ouvrage sur la face cachée du multiculturalisme » aux éditions du Cerf, ce qui marque son homme : catho et réac, mais plus réac que catho !

J’ai lu, j’ai vu, j’en suis sorti : déprimé. Pour vous éviter la lecture de cet article, on peut résumer ainsi le propos de l’auteur : la planète se meurt et les écolos au lieu de faire leur job, s’engagent dans l’antinationalisme (genre : la haine de la patrie), ne protègent par leur culture, font un pont d’or à l’islamisme et se passionnent pour les immigrés. Quand on lit le texte, le péril imminent ne concernerait pas la terre, mais l’Occident chrétien. Cette vision est en filigrane du texte. Voici, un exemple, parmi d’autres, de contributions qui alimentent tout autant qu’elles accompagnent une forme de défiance (a minima) entretenue à des fins politiques à l’encontre des personnes étrangères. Cela fait désormais des années que le discours politique (extrême droite, droite, puis gauche) et celui de certains courants de pensée font progresser un réflexe anti-étranger, à grands coups d’amalgames, de mensonges, de caricatures.

Des accès de résistance

Dans ce contexte (et ce texte est loin d’être exhaustif sur toutes les sorties, décisions prises, projets en cours à l’encontre des personnes étrangères), on trouve, parfois, des motifs de sursaut ; des personnalités, structures, mouvements qui proposent et défendent une autre vision des rapports entre les communautés, qui ne parlent pas de l’immigration qu’en termes de problèmes, de risques…

Un des exemples récents s’est produit à l’occasion de la dernière Convention nationale de Sidaction (13 septembre). À cette occasion, en présence du Défenseur des droits Jacques Toubon, Anne Hidalgo, maire de Paris, et la Pr. Françoise Barré-Sinoussi, présidente de Sidaction et prix Nobel de médecine 2008, ont rappelé la nécessité de garantir l’accès aux droits et aux soins des personnes migrantes. Leur prise en charge est, plus que jamais, un enjeu de santé publique dans la lutte contre le virus du sida.

« Parmi les 6 400 découvertes de séropositivité en France, près d’un tiers concernent des personnes nées en Afrique subsaharienne. Une partie d’entre elles sont infectées par le VIH sur le parcours migratoire durant lequel elles vivent des agressions et des abus sexuels. En revanche, une grande partie d’entre elles sont infectées à leur arrivée en France, confrontées à une extrême précarité », rappelle d’ailleurs la Ville de Paris et Sidaction dans un communiqué commun.

« Un lien évident existe entre la précarité socio-économique dans laquelle se trouvent les migrants en arrivant à Paris et le risque de contamination au VIH. Nous devons poursuivre nos actions auprès des personnes migrantes, qu’elles soient séronégatives mais particulièrement exposées ou déjà séropositives mais faisant face à un parcours du combattant pour rester en bonne santé et gérer leur séropositivité au quotidien », a souligné Anne Hidalgo, dans son discours. De son côté, la Professeure Françoise Barré-Sinoussi  a expliqué : « Face aux facteurs structurels qui pèsent, souvent de façon durable, sur l’installation des migrants les plus précarisés en France et accroissent leurs risques d’être infectés par le VIH une fois sur place, les dispositifs tels que l’AME sont cruciaux. Une limitation de ce dispositif sera dramatique pour la santé publique. La lutte contre le virus du sida passe par la réduction des inégalités de santé ». On espère que ce message qui demande des « politiques publiques adaptées, des moyens pour les mettre en œuvre et le renforcement des actions communautaires », pour « protéger les populations fragilisées et ainsi réduire le nombre de nouvelles infections » soit entendu des décideurs-euses actuels. Mais on peut avoir comme un doute, tant les passions tristes sont à l’œuvre dans ce domaine.