Poubelle… la GPA ?

Publié par jfl-seronet le 22.08.2019
524 lectures
Notez l'article : 
0
 

« Indiscrétion : en pleine, GPA, Céline arnaquée ? » interroge avec des airs de conspirateur le site de la série Plus belle la vie,  le 14 juillet dernier. Il s’agissait d’un teasing sur un épisode à venir (diffusé le 23 juillet) dont le sujet central était la GPA (gestation pour autrui, une pratique interdite en France, mais autorisée dans d’autres pays).

Et le site du soap diffusé par France 3 de résumer ainsi l’intrigue : « Dans les prochains jours, alors que Céline va vivre les inquiétudes de la grossesse par procuration (comme on va découvrir qu’elle a fait appel à une mère porteuse en Angleterre) voilà que Vincent va beaucoup s’inquiéter pour elle. La fille de Frémont va se réjouir de recevoir l’échographie du bébé et va lui présenter Nell, la maman de l’enfant, par Skype. Vincent va tenter de faire comprendre à la directrice juridique de GTS qu’il ne pourra plus la voir comme Jeanne sera jalouse. Céline viendra alors voir la directrice de l’hôpital Marseille-Est pour lui dire toute la vérité sur son projet. Cette dernière va prendre la décision de se renseigner sur le docteur Hellier qu’elle trouvera louche… Avec Vincent, ils vont lui rendre visiter et le questionner sur Céline. Il va refuser de leur parler de sa GPA et viendra lui réléver l’intrusion de ses amis. La fille de Frémont sera furieuse et ordonnera à Jeanne et Vincent de ne plus intervenir dans son projet. Malgré tout, ils vont continuer. Vincent va même planquer devant le cabinet du médecin et assister par hasard à sa rencontre avec Nell… Il va faire une terrible découverte… Et si Céline, prête à payer pour avoir un enfant, avait été manipulée par le docteur Hellier et la mère porteuse ? À suivre… »

Si vous n’avez pas tout compris ce n’est pas très grave… le résumé est un peu bancal, mais il est ainsi publié sur le site (1). On le voit l’intrigue (on est bien d’accord : il s’agit d’une fiction !) se fonde sur un fait d’actualité ; en l’occurrence la GPA. C’est la marque de fabrique de cette série, dont le pool de scénaristes s’appuie sur l’actualité en France, ce qui fait débat dans notre société, ce qui est dans l’air du temps… pour en faire des intrigues souvent sentimentales voire un peu neuneu. La recette marche très bien puisque la série compte aujourd’hui plus de 3 800 épisodes et a plus de 15 ans. On pourrait en rester-là, mais voilà rien n’est simple chez nous alors que s’annonçent les débats sur la révision de la loi bioéthique (on nous les a promis apaisés et sereins), l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires… et l’utilisation (souvent à droite toute) de l’argument de la GPA pour contrer le texte gouvernemental.

En effet, le 5 août, des associations féministes et d’abolition de la prostitution (CQFD lesbiennes féministes, collectif pour le Respect de la personne, Cadac, Assemblée des femmes, BaGdam espace lesbien, Cel, Zero macho, le mouvement du Nid, la fondation Scelles, etc.) réunies dans la Coalition internationale pour l’abolition de la maternité de substitution (Ciams), annoncent qu’elles ont saisi le CSA (conseil supérieur de l’audiovisuel) pour dénoncer le parti pris d’un épisode… qui présenterait la GPA sous un jour « favorable ». En cause donc, le désormais fameux l'épisode 3 847 du 23 juillet. Dans cet épisode, Céline, avocate célibataire (c’est déjà suspect en soi !) raconte avoir eu recours à une mère porteuse rencontrée en Angleterre et à un donneur de sperme anonyme. Son confident Vincent lui rappelle que la pratique est illégale en France avant d'en discuter avec un médecin plutôt favorable à la GPA.

Le Ciams prend l’affaire très au sérieux. La coalition publie le 21 juillet (en amont de la diffusion de l’épisode) une « alerte » (il fallait bien ça !). « La série télévisée très populaire « Plus belle la vie », qui traite de façon astucieuse de problèmes de société actuels, avec beaucoup de nuances, d’à propos et une bonne connaissance des sujets, est en train d’aborder la question de la GPA (maternité de substitution). Malheureusement, le sujet est présenté sous l’angle caricatural qu’utilisent les médias pour rendre acceptable, auprès du grand public, cette pratique illégale en France et dans bon nombre de pays d’Europe. La Ciams regrette que « Plus belle la vie » n’ai pas adopté, cette fois, une démarche progressiste et éclairante sur le sujet, mais ait préféré une vision partisane et trompeuse. La Ciams invite donc, toutes les organisations et individu–e-s qui partagent avec elle son souhait de voir un jour aboli le recours à la GPA, à manifester auprès de la production de « Plus belle la vie » sa désapprobation vis à vis du traitement réservé à ce sujet ». La coalition écrit d’ailleurs deux fois à la production pour faire part de ses critiques. Pas de demandes formelles de supression de l’épisode, mais cette invitation : « Nous espérons que vous saurez, comme pour toutes les questions que vous avez abordées jusqu’à présent, traiter cette question avec justesse, sans verser dans la promotion bien-pensante de ce système d’exploitation mondialisé qui se développe sous forme de tourisme reproductif ».

L’épisode n’est pas supprimé. Évidemment, cela ne plaît pas à la Ciams qui dégaine une nouvelle réaction le 5 août. Le communiqué de presse rappelle que la « pratique de la maternité de substitution repose sur un système d’exploitation et d’instrumentalisation du corps des femmes et des enfants. En France, le Code civil l’interdit au nom de la dignité de la personne et des principes d’indisponibilité et de non-patrimonialité du corps humain : « Le corps humain est inviolable. Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial » (art. 16-1) ; « Toute convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui est nulle » (art. 16-7). Nous demandons donc que la production de « Plus belle la vie » rappelle, de façon explicite, l’interdiction de la GPA (…) Notre organisation, la Coalition internationale pour l’abolition de la maternité de substitution et les organisations féministes et en faveur des droits humains qui en sont membres ou la soutiennent, ainsi que des téléspectatrices et téléspectateurs choqués-es par le scénario, ont interpellé la production de la série télévisée et, faute de réponse, ont saisi le CSA et s’associent à ce communiqué de presse », concluent les associations signataires, rejointes par des personnalités comme l’ancienne ministre Yvette Roudy, la députée PS Laurence Dumont ou l’historienne Marie-Jo Bonnet.

Ce qui est intéressant dans cette micro « affaire », c’est de voir à quel point on attend de la fiction télé (eh oui !) qu’elle participe de « l’éducation » de la société, qu’elle délivre le « bon » message aux masses. Cela peut paraître bizarre cette pression pour qu’une série télé dise qu’une pratique est interdite en laissant entendre qu’elle ne peut être que moralement répréhensible… ce qui n’est pas si simple et pas si sûr puisque des pays appliquent cette mesure en en défendant l’intérêt. Cela peut paraître bizarre cette idée d’imaginer que la fiction est naturellement prescriptive et qu’on est influencé-e (pour toute sa vie ? Sans liberté critique ?) par le traitement d’un fait d’actu dans un épisode de fiction. C’est intéressant aussi de voir parmi les structures signataires des collectifs lesbiens s’opposer à une présentation jugée trop favorable de la GPA… alors que d’autres structures militantes LGBTI… donc aussi lesbiennes… ne sont pas opposées à la GPA sous certaines conditions voire la soutiennent. Intéressant enfin qu’une telle polémique monte (un peu), cela augure bien des débats sur la loi de bioéthique… même si la GPA n’en fera pas partie et que le gouvernement répète en boucle qu’il y est fermement opposé.