Souriez, vous êtes filmés-es !

Publié par Fred Lebreton le 23.07.2020
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Vendredi 17 juillet 2020, 19h, il fait un temps estival sur Paris. C’est le début du week-end, une partie de la communauté gay parisienne se réunit sur les quais de Seine pour la VendrediX, un apéro en plein air qui, comme son nom l’indique, a lieu tous les vendredis. C’est le moment de décompresser pour certains. Pas facile de boire une bière avec un masque sous un soleil de plomb. Certains enlèvent leurs masques et se prennent en photo. Il faut alimenter ce flux incessant de stories Instagram, montrer qu’on existe et avoir un maximum de like et de commentaires. C’est narcissique, mais c’est humain.

Je ne suis pas à cette soirée, mais le lendemain, je vois passer des tweets accusateurs avec des photos de clients en train de boire des bières sans masque ! Un de ces tweets dit : « Les gens qui ont fait la VendrediX hier soir, on vous donne rendez-vous dans 2-3 semaines #ConneriX #OnEstPasAidés ». Ce phénomène de délation sur les réseaux sociaux n’est pas nouveau. On se souvient, par exemple, qu’en septembre 2018, un éboueur parisien avait été pris en photo, à son insu, alors qu'il faisait une sieste. Le cliché, diffusé sur Twitter, avait entrainé son licenciement.

Depuis le début de la crise de la Covid-19, cette tendance à la délation semble s’amplifier. Il y a eu les joggeurs-ses désignés-es responsables de tous nos maux, les journalistes de BFM TV et Cnews en direct du canal Saint-Martin qui attendaient avec impatience une confrontation entre la police et ces « affreux-ses bobos parisiens-nes qui osaient sortir de leur studio de 20m2 pour aller boire un verre de rosé et manger du saucisson entre amis-es au bord de l’eau ». Sans oublier, ces nouveaux « corbeaux » qui ont saturé les lignes de la police pour dénoncer leurs voisins qui sortaient sans masque. On n’aurait pas voulu être leurs voisins-es juifs-ves pendant l’occupation allemande…

Sur Facebook, un de mes contacts (retiré depuis) s’est mis à publier des photos d’hommes (systématiquement noirs), photographiés à leur insu bien sûr, dans le RER sans masque avec des légendes racistes du genre « Bienvenue en banlieue ». J’avais très envie de commenter « Bienvenue en rance ». Quid du droit à l’image ? Lorsqu’un smartphone est dirigé face à moi dans le métro, je me demande parfois si mon visage non flouté ne pas finir sur une story Instagram, Snap, Facebook ou sur un tweet. Quelle drôle de société où on risque à tout moment d’être jeté en pâture à la moquerie ou la vindicte populaire parce qu’on a un look différent, un moment de vulnérabilité (la sieste de l’éboueur) ou parce qu’on n’a pas mis de masque.
C’est moche la délation. C’est moche et c’est lâche. Et en plus, ça n’apporte rien de constructif. C’est comme dire à une personne qui fume trois paquets de cigarettes par jour, « ne viens pas te plaindre dans dix ans si tu as un cancer des poumons ».

À chaque épidémie son coupable idéal, son bouc-émissaire. Les gays ont été pointés du doigt au début des années sida, on parlait de cancer gay en 1982 et certains discours homophobes parlaient carrément de « punition divine » pour ceux qui n’avaient que ce qu’ils méritaient de par leurs mœurs « pas très catholiques ». Au début de l’épidémie de la Covid-19, le racisme anti asiatique était totalement décomplexé que ce soit sur les réseaux sociaux ou sur les plateaux des chaines d’infos en continu. Des devantures de restaurants asiatiques ont même été dégradées. Et puis le curseur s’est vite orienté vers « ces irresponsables qui ne mettent pas de masque ».

Peu de personnes se sont posé la question des raisons qui nous poussent parfois à avoir un comportement exposant à un risque. Qu’est-ce qui nous pousse à boire ou fumer plus que de raison alors que nous en connaissons parfaitement et depuis longtemps les conséquences ? Qu’est-ce qui nous pousse à dépasser une limitation de vitesse en voiture ? Qu’est-ce qui nous pousse à consommer des drogues illégales ou à coucher avec un-e inconnu-e sans prendre la Prep, ni utiliser un préservatif ? Ce ne sont pas des comportements toujours rationnels. Il y a des vulnérabilités derrière, des parcours de vie, des individualités ou parfois juste un désir de se démarquer, de transgresser un interdit.

D’autres paramètres sont à prendre en compte pour le non port d’un masque. Quid du budget pour l'achat de masques pour une famille nombreuse ou pour des personnes en situation précaire ? D’après un article du Parisien, le budget « masques » pour une famille de quatre personnes avec deux enfants âgés de plus de 11 ans s'élèverait à 96 euros par mois pour des modèles lavables et à… 228 euros pour des masques à usage unique.

Quelle est la responsabilité de l’État dans tout ça ? Certaines associations réclament des masques gratuits pour tous-tes. Pour l’instant, la seule réponse proposée par le gouvernement est d’ordre répressif : une amende de 135 euros annoncée par le ministère de la Santé ; les chaînes d’infos s’empresseront d'ici quelques jours d’exiger le nombre des contraventions délivrées par des contrôles inopinés, diligentés pour imposer le port du masque à tous-tes. La répression plutôt que la pédagogie, le contrôle social plutôt que la solidarité. En santé publique, l’injonction n’a jamais été un outil de prévention efficace. Tout le monde sait que le préservatif protège du VIH, mais tout le monde n’est pas en capacité de l’utiliser ou de l’exiger de façon systématique.

Si vous voyez une personne sans masque dans la rue ou les transports en commun, ouvrez le dialogue, faites preuve de pédagogie et d’humour, offrez-lui un masque ! Mais, s'il vous plait, ne la prenez pas en photo car demain c’est peut-être vous qu’on retrouvera dans un tweet ou une story.