Thill, l’espiègle ?

Publié par jfl-seronet le 12.02.2019
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On ne parle désormais que d’elle… ou presque. Hélas ! À chaque sortie pénible sur l’égalité des droits ou notoirement discriminante sur la PMA ou outrancière sur l’existence présumée d’un supposé lobby LGBT qui ferait la pluie et le beau temps sur les lois françaises, Agnès Thill, députée LREM de l’Oise, fait le même numéro.

Elle se dit solide ou ferme dans ses convictions, comprend mal que ses propos (qu’elle croit frappés du sens commun) aient pu gêner, attrister, déranger… et présente des excuses si on lui dit qu'ils ont blessé. Des articles sortent sur cette « figure singulière de la majorité » qui enchaîne, sur certains sujets, dérapage sur dérapage et qui se plaît à défendre le site Figarovox ou Valeurs actuelles. À chaque fois, une partie de ses collègues députés-es lui font la leçon, s’agacent ou appellent à sa sanction. Et puis rien. Tout se calme, puis Agnès Thill remet une pièce dans la machine et c’est reparti pour un tour.

Directrice d’école dans le civil, cette élue fait donc actuellement un premier mandat sous la casaque de l’actuelle majorité présidentielle. Elle est membre de la commission des affaires culturelles et de l’éducation et s’intéresse aussi à la fin de vie, puisqu’elle fait partie de la mission d’information de l’Assemblée nationale sur le sujet. Ces derniers mois, la députée Thill a enchaîné les déclarations tonitruantes contre la PMA, un peu comme si elle émargeait chez les Républicains. Elle est contre la PMA, mais vraiment très contre alors qu’elle s’est faite élire pour soutenir Emmanuel Macron (et mettre en œuvre son programme) dont une des promesses de campagne est la mise en place de l’ouverture de la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires.

Les problèmes ont commencé il y a quelques mois lorsque Agnès Thill a choisi de dénoncé un soi-disant « puissant lobby LGBT » à l'Assemblée nationale, qui aurait ses entrées dans les hautes sphères du pouvoir et pousserait à la roue pour la PMA. Cette sortie aux relents homophobes, dont elle se défend pourtant, lui a déjà valu des critiques de certains de ses collègues… mais elle a manifestement choisi de ne pas en tenir compte. Elle a préféré se faire passer pour une victime du système… et du « puissant lobby LGBT ». Ainsi la boucle est bouclée.

Elle a poursuivi ses critiques contre la PMA ; critiques qui ont décuplé avec la sortie récente du rapport parlementaire sur la bioéthique. À la suite de la publication du rapport, Agnès Thill se fend d’une lettre (pas moins de neuf pages) à ses collègues. Elle y liste ses objections à l'extension de la PMA aux couples de femmes et écrit que « cette absence de genre dans le mot parent favorise l'éclosion d'écoles coraniques et le départ de nos élèves vers celles-ci ». Comment arrive-t-elle à cette théorie étrange ? Il faut s’accrocher pour comprendre le raisonnement. La députée de l'Oise estime que le rapport de la mission de l'Assemblée nationale sur la bioéthique franchit une ligne rouge dans certaines de ses recommandations. Elle estime notamment qu'accepter dans la future révision de la loi le « parent d'intention » c'est- à dire le parent n'ayant pas de lien biologique avec l'enfant, « permet la multiplication des parents » et que le mot parent « n'a alors plus aucun sens ». « Nos amis musulmans [...] vivent en créant un monde parallèle (sic !) dans la République, où les choses sont comme ils veulent », croit savoir l’élue. « Il en découle politiquement, que cette absence de genre dans le mot parent favorise l'éclosion d'écoles coraniques et le départ de nos élèves vers celles-ci », écrit-elle, comme le rappelle le Huffington Post (18 janvier).

Assez logiquement, Agnès Thill affirme dans cette lettre ne pas vouloir que son « nom soit associé à l'éviction des pères dans la société ». C’est assez simple, il suffirait de ne pas voter le texte qui sera présenté par le gouvernement sur le sujet. Pas nécessaire d’en faire des tonnes. Mais ce n’est pas sa ligne, volontairement tonitruante et discriminatoire dès lors qu’on est sur la question des droits des minorités sexuelles. Évidemment cette sortie n'a pas manqué de faire réagir nombre de ses collègues députés-es, certains-es appelant à son exclusion. « Marre qu’une députée LRM puisse prononcer des propos homophobes et islamophobes aussi librement... Le courrier reçu par mes collègues et moi-même est un tapis de sottises qui stigmatise inutilement deux minorités. En France, il n’y a pas de parallèle à la République », a notamment réagi sur Twitter Laurence Vanceunebrock-Mialon, députée LREM de l’Allier. Le député LREM du Val d’Oise, Aurélien Taché, demande à ce que Mme Thill soit exclue du groupe sans plus attendre : « Stop. Homophobie, islamophobie (...) », écrit-il alors sur Twitter. Interrogée par Libération, la porte-parole du groupe LRM, Marie Lebec, dénonce une lettre « caricaturale, comme Agnès Thill peut l’être ». « Les gens ont besoin de mettre leurs convictions sur la table. Ça va être un point de crispation au sein du groupe. Pour peu que ça arrive dans un moment de tensions… », craint-elle.

Alors exclue ou pas ? A priori, pas ! Le chef des députés-es LREM, Gilles Le Gendre, juge le 19 janvier que l'élue a « toujours sa place dans le groupe » de la majorité. « Je ne suis pas là pour pratiquer la police de la pensée. Aujourd'hui, elle a toujours sa place dans le groupe », explique-t-il au micro de France Inter. Mais cela ne suffit pas à calmer les troupes. Dans un communiqué, Gilles Le Gendre et Stanislas Guérini, le patron de LREM, prennent alors publiquement leurs distances avec l'élue en dénonçant des opinions « contraires » aux engagements du mouvement. Reste que, sur France-Inter, le patron des députés-es LREM tient à contextualiser l'intervention d'Agnès Thill qui, ose-t-il, a été « invitée dans le cadre d'une mission parlementaire à émettre des réserves voire les oppositions qu'elle avait à exprimer contre le rapport ». « Elle l'a fait avec ses mots et sur une position qui, en aucun cas, n'est celle ni du groupe parlementaire ni du mouvement », insiste Gilles Le Gendre.

Bref, péché véniel pour Agnès Thill si on en croit Gilles Le Gendre. Mais la députée remet une nouvelle pièce dans la machine… c’est manifestement plus fort qu’elle. Le 26 janvier, la députée se risque à un autre commentaire controversé sur Twitter. La députée se réjouit du principe de précaution adopté par le gouvernement sur la sécurité sanitaire des couches pour enfants, mis en avant par la ministre de la Santé Agnès Buzyn. « C'est parfait ce principe de précaution. Le principe de précaution vaut pour tout, je m'en réjouis. Et si on le faisait aussi valoir pour la PMA tant qu'on n'est pas sûrs que naître sans père est mieux pour l'enfant ? », interpelle alors l’élue. « Agnès nous n'avons pas été élu-e-s pour hiérarchiser les familles. Combien de temps encore vas-tu blesser des mères, des pères de notre pays ? », lui répond une de ses collègues de la majorité, la députée de l'Essonne LREM Marie-Pierre Rixain. Même le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux réagit, condamnant la « stratégie du pire » de cette élue. « La provocation permanente en méprisant des parents et leurs enfants. Du bon usage du principe de précaution : partir peut-être ? », tacle-t-il sur son compte Twitter. « Nouveau dérapage indigne », s'emporte le député Matthieu Orphelin avant de demander à Stanislas Guérini et Gilles le Gendre : « On va s'infliger cela jusqu'à quand ? C'est grave et on devient ridicules ». C’est certain que cela devient ridicule d’essayer de faire croire que le problème d’Agnès Thill serait une maladresse dans l’expression, comme le serine Gilles Le Gendre. Ce n’est pas cela… Le problème, c’est que cette élue se prend pour Christine Boutin, même si elle dit soutenir le mariage des couples de même sexe, qu’elle développe une théorie parfaitement absurde sur la PMA et ses prétendues conséquences, qu’elle est incapable de s’opposer à la PMA sans injurier, ni blesser.

On notera au passage que le parti et certains-es de ses collègues font beaucoup d’efforts pour ménager Agnès Thill. Par exemple la députée LREM Sonia Krimi s'est déclarée récemment sur Twitter « en désaccord » avec sa collègue tout en prônant « l'expression de toutes les opinions au sein du groupe ».  « Les propos excessifs ou irritants se surmontent par la tolérance, la raison et le débat, non par l'exclusion », a-t-elle écrit. « Il faut vraiment ne pas connaître Agnès pour penser qu'elle est islamophobe ou homophobe », a-t-elle affirmé. Pas nécessaire de la connaitre en effet pour cela, il suffit juste de la lire et de l’écouter. On peut se demander ce que gagne le débat à être alimenté par des théories complotistes et nauséeuses… comme on les a déjà connues avec les débats sur le mariage pour tous. Elle est contre la PMA… Tout le monde a bien compris. Elle pourrait en rester là et laisser faire un progrès des droits… sans elle. Bientôt les instances du parti vont devoir statuer sur son avenir dans la majorité présidentielle. On saura alors si dans cette majorité-là, avoir une opinion et la défendre par l’injure, ça marche.

Du côté du Figaro (24 janvier), on est très content de souligner qu’Agnès Thill n’est pas la seule parlementaire de la majorité à afficher des doutes sur cette mesure. On parle notamment de deux députées dont Marie Tamarelle-Verhaeghe, élue LaREM de l'Eure. Cette dernière dit s'inquiéter de l'ouverture de la PMA aux femmes célibataires. « Il me semble que le désir d'enfant ne peut se suffire à lui-même. La conception d'un enfant émane d'un amour entre deux êtres adultes, du même sexe ou pas » (...) », avance-t-elle. On imagine, en toute logique, qu’elle envisage de demander la suppression de l’adoption pour les célibataires qui est en vigueur. Cela donne une bonne idée des arguments à l’œuvre, chez les opposants-es à la PMA.

« Dès qu'on émet une réserve sur ce rapport sur la bioéthique, on est traité d'homophobe ! », s’est plaint récemment Agnès Thill dans l'émission « Les grandes gueules » sur RMC. Disons que c’est un peu logique… quand on emploie des arguments homophobes. Du côté du Figarovox, on prend un malin plaisir à la défendre au nom de la liberté d’opinion. À Libération, l'entourage de Gilles Le Gendre affirme désormais : « Exclure Agnès Thill serait la pire des décisions. On ne veut pas en faire une martyre ». Mais peut-il tenir longtemps l’argument de la vivacité de la parole de l’élue pour justifier ses sorties de route et ses outrances ?