Tous-tes wokes ?

Publié par Fred Lebreton le 23.03.2022
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À l’approche de l’élection présidentielle 2022, le terme « woke » est devenu un symbole d’opposition forte entre deux camps dans la sphère politique et médiatique en France. Sur les réseaux sociaux et les plateaux des chaines d’information en continu, intellectuels-les, journalistes, polémistes, sociologues, hommes et femmes politiques débattent sans fin du wokisme, à tel point que le terme est devenu un marqueur politique très clivant, voire une insulte. D’où vient l’expression être « woke » et quelle est sa signification réelle ?

Un peu d’histoire…

Apparu dans les années 60 chez des activistes afro-américains, le terme « woke » refait surface au début des années 2010 à l'époque de la naissance du mouvement Black lives matter (La vie des Noirs-es compte), comme slogan pour encourager à la vigilance et l’activisme face aux discriminations raciales. Très vite, il s’étend à d’autres luttes contre le sexisme, le patriarcat, les LGBTphobies, l’islamophobie, etc. Le terme vient de l’expression stay woke (reste éveillé-e). Être « woke » sous-entend avoir une prise de conscience des discriminations et des inégalités sociales entre Noirs-es et Blancs-hes, entre hommes et femmes ou encore entre une personne hétéro ou une personne LGBT+.

Ses défenseurs-ses y voient un slogan et un marqueur de justice sociale, de visibilité et d’éveil politique des minorités. Ses détracteurs-ses lui reprochent d'être une idéologie moralisatrice, sectaire et manichéenne pouvant porter atteinte à la liberté d'expression. Le fameux « On ne peut plus rien dire » de celles et ceux qui ont souvent le monopole de la parole…. Souvent pour dire du mal des autres. Selon Vivien Vergnaud, le rédacteur en chef adjoint du Journal du dimanche (hebdo désormais aux mains de Bolloré), l'expression « wokisme » ressemble à l'expression politique « gauchisme ». Certaines personnes assimilent aussi le « wokisme » à l' « islamo-gauchisme », autre terme fourre-tout et épouvantail cher aux politiques de droite et d’extrême droite et au gouvernement (Frédérique Vidal, Jean-Michel Blanquer, etc.) Au sujet du terme « islamo-gauchisme », Clémentine Autain, militante féministe et députée La France Insoumise, écrit ceci dans un récent essai intitulé Les Faussaires de la République (Seuil Libelle, 2022) : « Ce néologisme venu de l’extrême droite, conforme à ses obsessions et à son agenda, marque l’hypertrophie des questions liées à l’identité, à l’Islam ou à l’immigration qui ont pris le pas sur l’explosion de la précarité, le climat ou encore le recul démographique ». Un terme qui sert donc à disqualifier celles et ceux qui s’indignent du traitement politique, judiciaire et médiatique des personnes musulmanes en France. Il n’est pas rare d’ailleurs de voir une partie de la fachosphère utiliser le terme « islamo-wokisme » pour désigner les militants-es de gauche. La boucle sémantique est bouclée.

Pour le politologue Clément Viktorovitch, le terme « woke » est, aujourd'hui, davantage utilisé par les adversaires aux mouvements progressistes que par les militants-es eux-elles-mêmes. D'après lui, ce mot est devenu un concept fourre-tout, « un outil purement rhétorique, une arme de disqualification massive utilisée contre le discours de gauche ». Il constate que les polémiques autour du « wokisme » ont progressivement remplacé celles autour de l'islamo-gauchisme, mais qu'elles ont les mêmes finalités : « disqualifier les luttes antiracistes et féministes ».

La tyrannie des minorités

Sur le plateau du Grand rendez-vous d'Europe 1 en janvier 2022, le philosophe Michel Onfray s'est penché sur le thème du « wokisme ». Pour le polémiste, cette idéologie est le reflet d'une minorité « tyrannique » devenue « majorité ». « Sociologiquement, les minorités ne sont pas majoritaires, par définition (...) Tocqueville se trompait quand il disait que le problème de la démocratie, ce serait la tyrannie des majorités », affirme le philosophe. « Dans toutes les publicités, aujourd'hui, on vend de l'électricité, on vous vend une voiture hybride, on vend du café et vous avez deux filles qui s'embrassent sur la bouche ou un couple mixte. C'est bien, d'accord, mais il n'y a pas que ça en France », déplore Michel Onfray. C’est donc cela qui fait tant peur à l’essayiste ? Un couple de lesbiennes ou un couple mixte dans une publicité ? Ou bien le fait que des minorités invisibles pendant des décennies gagnent enfin légitimement un peu de visibilité dans un espace médiatique dominé depuis toujours par le modèle blanc hétéro ? De toute évidence, certaines personnes anti woke ne veulent pas partager cet espace médiatique. Pourquoi partager le gâteau quand les minorités se sont toujours contentées des miettes ?

Marqueur politique

La droite et l’extrême droite sont clairement anti woke et le font savoir à longueur d’interviews. Quelques exemples parmi des centaines. En juillet 2021, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'Éducation nationale, décide de lancer pour la rentrée un « laboratoire républicain » contre le « wokisme » en vue d'étudier l'influence de ce mouvement. Le ministre, sous l'impulsion d'Emmanuel Macron, souhaite lutter contre les méthodes et les messages de la culture « woke » et de la « cancel culture ». Il estime que cette idéologie venue des États-Unis contribue à la fragmentation de la République. Sa collègue Frédérique Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, a, quant à elle, accusé les universités d’être « un laboratoire de l’islamo-gauchisme ». Rien que ça !

De son côté, Marine Le Pen martèle, à qui veut l’entendre, sa ferme opposition à cette idéologie : « le « wokisme », qui s’infiltre désormais dans des institutions respectables, pense combattre un « manque de diversité » en pratiquant le racisme anti-Blancs. On doit se prémunir de l’arrivée de cette hystérie américaine dans le débat public français », écrit la candidate RN aux présidentielles sur son compte Twitter le 17 septembre 2021.

Même discours du côté d’Éric Zemmour. En meeting à Lille, le 5 février 2022, le candidat Reconquête à la présidentielle déclare : « Nous payons tous ici cette redevance télé. Évidemment, nous serions tous d'accord pour financer un service public de qualité, mais la France et les Français n'ont pas besoin de médias de gauche qui les détestent. Ils n'ont pas besoin de financer la propagande immigrationniste, woke et décoloniale de France Inter, qui n'hésite pas à insulter les Français qui ne pensent pas comme eux ».

À gauche, les candidats-ses sont plus prudents-es et pratiquent presque une forme d’autocensure. Le terme « woke » est principalement utilisé par la droite et l’extrême droite et au gouvernement pour disqualifier la gauche. Clairement identifié comme « woke » et « islamo-gauchiste » par ses adversaires, Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France Insoumise, n’emploie pas le terme dans ses discours et sa communication. Il ne se qualifie pas non plus d’universaliste.

Dans un livre d’entretien avec Raphaël Enthoven (essayiste proche du Printemps républicain), Fabien Roussel, le candidat PC (actuel chouchou des journalistes de droite), ironise sur l’aspect intello et déconnecté du quotidien des Français-ses : « J'ai cru que les woke, c'était un plat. Rentrant chez moi, à Saint-Amand-les-Eaux, dans un café, j'ai demandé : « Mais vous savez ce que c'est, vous, les woke ? » Alors là c'est comme si je parlais chinois » Plutôt que woke, le candidat préfère se définir comme « universaliste ».

Anne Hildago, candidate PS, refuse également de se positionner dans ce débat : « Je ne ferai pas campagne sur le wokisme », déclare-t-elle dans une interview au journal Le Point, le 8 septembre 2021. Dans un tweet daté du 22 janvier 2022, la maire de Paris écrit : «  Soyons fiers d’être universalistes, soyons fiers de défendre et promouvoir la laïcité, soyons des républicains conséquents et exigeants ».

Universalisme républicain, un idéal et un leurre

Mais quel est donc ce fameux « universalisme » martelé par une partie de la droite et de la gauche ? Sur les réseaux sociaux comme Twitter, il est assez commun de lire dans la biographie des anti woke, les termes « universaliste » et « républicain ». L'universalisme républicain est un des principes fondamentaux des différentes Républiques françaises selon lequel la République et ses valeurs sont universelles. Il se fonde sur la conviction que tous les humains sont égaux et il est particulièrement lié au principe d'indivisibilité de la République, s'opposant frontalement à toute reconnaissance d'une quelconque minorité ou groupe ethnique, régional, ethnique ou religieux. Pour faire simple, dans un monde idéal et utopique, la France universaliste serait une France où tous-tes les citoyens-nes seraient égaux-les et où le racisme, le sexisme ou encore les LGBTphobies (et l’ensemble des discriminations) n’existeraient pas, du moins pas de façon systémique. C’est peut-être le cas dans le dessin animé pour enfants Les Bisounours, mais dans la vraie vie, l’universalisme républicain tient du leurre. Pire, celles et ceux qui le brandissent pour critiquer le wokisme ne font qu’invisibiliser davantage les discriminations vécues par beaucoup de minorités. C’est la fameuse idéologie du « color blindness » (indifférence à la couleur de peau) : « Je ne peux pas être raciste puisque je ne vois pas de différence entre une personne blanche ou une personne noire ». En réfutant l’existence d'un racisme structurel, l’idéologie universaliste nie le vécu des personnes racisées, et les difficultés qui y sont rattachées. Même procédé chez celles et ceux qui ne voient pas de différence dans les droits et les discriminations entre un homme et une femme ou entre une personne hétéro et une personne LGBT+. En voulant nier l’existence de différences, notamment de traitement social ou légal, entre les personnes, l’universalisme efface le vécu, les souffrances et les luttes de toutes les personnes qui n’appartiennent pas au modèle dominant de l’homme, blanc, hétérosexuel, en bonne santé.

Chantre de l’idéologie universaliste, le Printemps républicain, est un mouvement politique français fondé en mars 2016 par Marc Cohen, Laurent Bouvet et Gilles Clavreul. Se réclamant des valeurs de la « gauche républicaine », à l'occasion du second tour des élections régionales de 2021 en Île-de-France, le président du Printemps républicain Amine El Khatmi (chroniqueur sur Cnews) annonce qu'il votera pour la liste de droite dirigée par Valérie Pécresse, qui affronte une liste de gauche dirigée par Julien Bayou et une liste LREM dirigée par Laurent Saint-Martin. On a connu mieux comme positionnement à gauche.

En réalité, ce mouvement reprend les mêmes éléments de langage que la droite ou l’extrême droite et le gouvernement et dénonce régulièrement les « wokes » et les « islamo-gauchistes ». Selon l'AFP, le Printemps républicain s'oppose à « un nouvel antiracisme dénoncé comme communautariste et un féminisme engagé à l'intersection de différentes luttes ». Dans les médias, plusieurs personnalités proches du mouvement sont régulièrement invitées afin de défendre ce point de vue. Citons le philosophe et polémiste Raphaël Enthoven, la journaliste Caroline Fourest, le dessinateur Xavier Gorce ou encore l’essayiste Rachel Khan. Un discours largement relayé dans l’espace médiatique français et avec souvent peu de contradicteurs-rices en face. Exemple récent de la banalisation de ce discours, le 17 mars dernier, invitée sur le plateau de la chaine I24News dans un débat intitulé tout en nuances : « Wokisme et dictature, frères jumeaux ? », Rachel Khan invente un nouveau néologisme autour du terme « woke » pour parler de Vladimir Poutine. L’essayiste affirme que le dictateur Russe a « probablement des origines wokistanaises » et elle justifie cette étrange comparaison par « le fait de se sentir offensé par l’occident », par la « haine du capitalisme » ou encore par la « propagande victimaire, comme ce dogme woke ». Il fallait oser, Rachel Khan l’a fait.

Bienvenue en Woksistan !

Alors qui sont les figures du « wokisme » en France ? Qui sont les personnes qui font tant trembler le pacte républicain et le sacrosaint universalisme républicain ? Citons Alice Coffin, élue écologiste au Conseil de Paris et militante lesbienne et féministe, Taha Bouhafs, journaliste et militant franco-algérien, Rokhaya Diallo, journaliste et militante féministe et antiraciste ou encore Sandrine Rousseau, candidate à la primaire de l'écologie en vue de l'élection présidentielle de 2022. Des figures médiatiques détestées par une bonne partie de la droite et de l’extrême droite et sans doute du gouvernement et régulièrement victimes du cyber harcèlement de la fachosphère. « Ça fait un an et demi que je suis élue, et c’est tous les jours, sans arrêt. Des dizaines de messages par heure. Ça s’est vraiment accru avec l’arrivée dans la campagne présidentielle d’Éric Zemmour. Ça se coordonne : ce sont des groupes très structurés, très organisés sur les réseaux sociaux », raconte Alice Coffin au média Kombini.

Rokhaya Diallo mérite un « Woke Award » pour la patience et la pédagogie dont elle fait preuve sur des plateaux télé comme pour l’émission de Cyril Hanouna ou sur CNews. La journaliste ne perd jamais son sang-froid face à des attaques souvent grossières et outrancières. Dans un entretien accordé à lExpress en février 2022, Rokhaya Diallo explique son point de vue sur l’universalisme : « Je suis en désaccord sur cette idée que la France aurait été homogène. L'universalisme a été développé au moment même d'une période d'expansion territoriale violente. La République a énoncé un universalisme à deux vitesses. C'était un universalisme hypocrite, énoncé en faveur des hommes blancs. On n'a pas accordé le droit de vote aux femmes, et on n'a pas jugé l'universalisme bon pour les indigènes des colonies ».

Mais alors, faut-il forcément faire partie d’une minorité pour être « woke » ? Non, si on part du principe que n’importe qui peut prendre conscience des inégalités sociales et les dénoncer. C’est le cas récemment de Jean-Michel Aphatie. Le 18 février dernier, le journaliste politique, invité de l’émission C Ce soirsur France 5, fait son « coming out » woke : « Oui je suis woke et je l’assume complètement », déclare t-il avant de se lancer dans une longue et passionnante tirade sur les crimes commis par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Le lendemain sur son compte Twitter, Jean-Michel Aphatie s’explique : « Comment la Corse est-elle devenue française et pourquoi l’est-elle restée ? Comment l’Algérie est-elle devenue française et pourquoi ne l’est-elle pas restée ? C’est en me posant ces deux questions que je suis devenu « woke » étonnant, non ? ». Et depuis, quotidiennement sur son compte Twitter suivi par plus de 520 000 personnes, le journaliste affirme ses prises de positions sur ce qu’il considère comme des injustices sociales en terminant tous ses tweets du hashtag #JeSuisWoke.

Ainsi, à moins d’être totalement réfractaire à l’idée même de justice sociale, n’importe quelle personne un minimum sensible et éveillée aux inégalités est « woke » sans forcément en avoir conscience ou sans avoir envie de se définir comme telle. Alors, n’en déplaise au Printemps républicain, la question se pose, et si on était tous-tes un peu woke ?

Un livre sur le « wokisme »
Bienvenue au Wokistan, est un ouvrage collectif qui réunit une trentaine de questions et leurs réponses sur des sujets de société tels que le genre, la sexualité, l'écologie ou l'engagement. Adapté de La Dose, la lettre hebdo de Binge Audio (qui produit les podcasts Les Couilles sur la table et Kiffe ta race), l'ouvrage réunit des textes de 30 auteurs-rices différents-es. « Ce livre, c'est pour tous les gens, qui, comme nous, veulent explorer les changements actuels de la société, veulent engager des réflexions individuelles ou collectives sur ces sujets, sur des injonctions, des normes établies », explique Binge Audio. La préface est signée par Alice Coffin et les textes sont de Rokhaya Diallo, Grace Ly, Océan, Cédric Herrou, Miguel Shema, Catherine Corsini ou encore Maxime Donzel. Le livre dont la sortie est prévue en mai prochain est disponible en précommande.

 

Commentaires

Portrait de Guillaume

L'article dans son ensemble est interessanrt a lire et me permet de me familiariser avec le langage actuel  ,toutefois ,je reagis a 2 choses, le terme" stay woke" a donc un equivalent francais "rester eveille"(que je traduirais plus precisement par "rester attentif' voir' vigilant a ...").

Bref un anglicisme qui n'est pas sans rapeller "les precieuses ridicules" dont le langage  pratiqué dans certains salons,n'avait  rien de commun avec le parler"  vrai "  du peuple  ou un  fauteuil restait un fauteuil et non "la commodité des conversations"

Michel Onfray a raison de souligner l'utilisation de certaines minorités pour vendre tout et n'importe quoi, car je serai enclin a penser qu'il n'y a là  aucune volonté de normaliserau regard du grand public  l'achat de "voyages " ou" café" par 2 filles  ou autres , mais juste une volonté des publicitaires, d'utiliser  la "difference"  pour  impacter( en bien ou en mal, suivant l'interpretation  du public, et peut etre meme ,a la demande de certains annonceurs, souhaitant ainsi s' attirer  justement  les faveurs ou plus precisement l'argent) des dites" minorités ".......