Drogues : on ne change pas une politique qui échoue !

Publié par jfl-seronet le 22.03.2019
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Produitsdrogues

La Commission des stupéfiants des Nations unies s’est réunie à Vienne du 18 au 22 mars dernier pour lancer son nouveau plan pour la période 2019-2029. Les ONG escomptaient une nouvelle feuille de route qui permettrait la mise en place d’une nouvelle stratégie qui sortirait du tout répressif. C’est raté !

Copyright : Marie Nougier, IDPC

 

La Commission des stupéfiants des Nations unies s’est donc réunie à Vienne du 18 au 22 mars dernier. Cette commission est l'organe de décision et de suivi de l'application des traités internationaux qui régissent la politique mondiale des drogues ; organe au sein duquel 53 pays (dont la France) négocient âprement des résolutions ou encore la classification internationale des produits stupéfiants.

Cette année était particulière : la Commission des stupéfiants a, en effet, été précédée d'une réunion de haut-niveau de deux jours avec la présence de ministres des États membres de l'Onu. Cette réunion avait pour but de faire le bilan de dix ans de guerre à la drogue (depuis la Déclaration de 2009), et de trouver un consensus international pour les 10 ans à venir. 
Cette année était d’ailleurs particulière à plus d’un titre. En effet, AIDES était présente à la Commission des stupéfiants, à Vienne, avec un événement spécial…. L’association avait convaincu le gouvernement français de co-porter avec la Plateforme française de la société civile sur les politiques internationales en matière de drogues, un événement officiel pendant la réunion de haut-niveau. Son thème ? « L’apport du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme dans la réalisation des objectifs du document final de l'Ungass 2016 et de l’Agenda 2030 ». L'objectif était notamment de parler du financement des programmes de réduction des risques par le Fonds mondial dans le monde et de mobiliser les États présents en préparation de la Conférence de reconstitution du Fonds Mondial à Lyon, cet automne. Pour la première fois, c’est AIDES qui a donc assuré la présidence de cet événement, auquel ont participé le ministre de la Santé de la Côte d'Ivoire, Aouélé Aka, la mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) pour le gouvernement français, le Fonds mondial, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), Harm Reduction International et l'Alliance indienne contre le VIH. IDPC (International drugs policy consortium) a fait le compte-rendu de l'événement (en anglais).

Déclaration de l'Onu : une grande déception

C’était prévu, outre le bilan de la décennie écoulée (2009-2019), les États membres de l'Onu se sont mis d'accord à Vienne sur une nouvelle feuille de route en matière de politique mondiale des drogues. Une Déclaration a été rédigée et diffusée. C’était hélas prévisible, cette déclaration est « extrêmement décevante » soulignent AIDES et certaines associations françaises qui ont participé à cette rencontre (1). Elles ont réagi dans un communiqué. Pour elles,  la « déclaration politique de l’ONU sur les drogues », c’est « encore 10 ans de perdus avec la guerre aux drogues ! » Et le communiqué des ONG d’expliquer : « Ce jour, en ouverture de la 62e Commission des stupéfiants (CND), les États membres de l’Onu ont adopté une Déclaration politique qui entend « accélérer la mise en œuvre de leurs engagements communs pour lutter contre le problème mondial de la drogue » pour les dix ans à venir. Elle poursuit la voie d’une politique non seulement vouée à l’échec, mais dont les conséquences sont désastreuses ». « En réitérant les mêmes mesures et objectifs, sans évaluation préalable des impacts, de la « guerre aux drogues » conduite depuis 50 ans, la communauté internationale a donc choisi d’occulter les effets dévastateurs de leur stratégie commune. Au cours de la dernière décennie », avancent-elles, citant : un demi-million de morts par an d’overdoses et de maladies évitables (VIH, hépatite C, tuberculose) ; des violations systématiques des droits humains : emprisonnement massif, 4 000 peines de mort, des dizaines de milliers d’exécutions extrajudiciaires et d’assassinats ; une demande en hausse continue (+17 % pour le cannabis, +33 % pour l’ecstasy, +16 % pour les opioïdes) ; une production en pleine croissance (+125 % pour l’opium, +30 % pour la coca) ; un crime organisé florissant : autour de 500 milliards de dollars de chiffre d’affaires par an, dont seulement 1 % de fonds saisis alors que plus de 100 milliards de dollars sont dépensés pour combattre le marché illégal ».

Ces chiffres, très mauvais, bien qu’ils signent l’échec de la stratégie actuelle n’ont pas servi aux États pour changer leur stratégie : cela ne marche pas, mais on continue, comme avant. Cette nouvelle déclaration onusienne n’est pas seulement critiquée et contestée par les ONG, elle l’est aussi par des experts-es et d’anciens-nes hauts dirigeants-es. Interrogé par le quotidien suisse, Le Temps (17 mars), membre de la Commission globale de politique en matière de drogues basée à Genève et ex-directeur du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, le professeur Michel Kazatchkine se dit révolté : «Je suis frappé par la mauvaise foi de cette déclaration. » Les chiffres, établis par l’International drug policy consortium (IDPC), un réseau de plus de 180 organisations non gouvernementales, parlent d’eux-mêmes. « Le monde est divisé entre les États conservateurs qui prônent la répression tous azimuts et ceux, plus pragmatiques, qui voient l’intérêt de mener une politique axée sur des impératifs de santé publique », relève Michel Kazatchkine. Parmi les premiers, on trouve des pays comme la Russie, l’Iran, la Chine, le Pakistan, les Philippines ou encore l’Indonésie. Parmi les seconds, des États comme le Portugal et la Suisse. « Pour nous, poursuit-il, le problème des drogues est un problème sociétal très large qui touche à la santé, au développement, à la justice, au crime organisé, au sida. Le tout répressif n’a pas de sens. À Vienne, il ne suffit pas de dire qu’on appliquera les conventions pertinentes en la matière avec une plus grande flexibilité. Car ces conventions sont sous-tendues par le même dogme de la prohibition », analyse-t-il. Et Michel Kazatchkine d’expliquer : Vienne évolue dans un système totalement clos et est obsédé par la prohibition ». « Quand on déclare la guerre, il importe de dire qui est l’ennemi et quand la guerre va se terminer. La guerre contre la drogue est en réalité une guerre contre les gens », a taclé, récemment, Ruth Dreifuss, ancienne présidente de la Confédération helvétique et ex-ministre suisse de la Santé. La présidente de la Commission globale de politique en matière de drogues déplore également qu’aucune évaluation critique de la politique répressive menée jusqu’ici « n’ait pas été faite par les États eux-mêmes et le système onusien ».

Action militante contre le stand des Philippines

À vienne, les militants-es des ONG ont eu le « plaisir » de découvrir dans les locaux de l'Onu un stand à la gloire de la politique contre la drogue du Président Duterte, au pouvoir aux Philippines depuis 2016. Cette politique d'incitation aux exécutions extrajudiciaires a pourtant déjà fait 27 000 victimes parmi les personnes usagères de drogues et leurs proches, selon des ONG. Il y avait donc un stand de promotion des crimes de masse dans l'enceinte des Nations unies… sans que cela semble poser trop de problèmes de conscience. Hors de question pour la société civile progressiste de laisser passer. Des militants-es d’une quinzaine d'associations de plusieurs pays ont organisé à la hâte un die-in devant le stand des Philippines. « Nous avons eu le temps de crier « No more killings » (« plus de meurtres »), plusieurs fois, avant d'être rattrapés par la sécurité. On n'a malheureusement pas du tout pu faire valser leur stand… et leurs idées », raconte Camille Spire, présente à l’action. Ce n’est pas vraiment une coïncidence. Un an après que les Philippines ont annoncé ne plus vouloir être membre de la Cour pénale internationale (CPI), le pays s’est officiellement retiré, dimanche 17 mars, de ce tribunal qui juge les crimes de guerre, explique l’AFP (18 mars). Ce retrait est dû à l’ouverture d’un examen préliminaire, étape préalable à l’ouverture d’une enquête, en février 2018, contre son président, Rodrigo Duterte, instigateur à partir de 2016 d’une lutte brutale contre le trafic de stupéfiants, qui a fait des milliers de morts. La CPI enquête précisément sur des accusations selon lesquelles le gouvernement aurait ordonné des homicides en toute illégalité, rapporte l’agence de presse. Selon les chiffres de la police, 5 176 usagers ou trafiquants ont été tués en tentant d’échapper à une arrestation. Ces données sont contestées par les organisations de défense des droits humains qui citent des chiffres au moins trois fois supérieurs, et critiquent une « guerre contre les pauvres » qui masque les graves lacunes de l’État de droit. Les dirigeants de la Cour de La Haye ont déjà annoncé que cet examen préliminaire se poursuivrait malgré tout, ses statuts précisant que le départ d’un État membre ne clôt pas les procédures le concernant. « Sourd aux critiques venues de l’étranger, le dirigeant philippin affirme que cette politique est la bonne pour son pays et qu’elle est populaire. Et il compte ne coopérer avec la Cour d’aucune façon, car celle-ci « ne pourra jamais avoir quelque compétence que ce soit pour juger ma personne », lançait d’ailleurs récemment Duterte comme le rapporte Le Monde (18 mars).

Décriminaliser l’usage et la possession à usage personnel

Des lois et des politiques moins répressives vis-à-vis des personnes consommatrices de drogues. C’est ce que préconise et réclame l’Onusida dans un nouveau rapport publié le 15 mars. L’une des recommandations phare de ce document officiel de l’institution onusienne est « la décriminalisation de l’usage et de la possession de drogue à des fins personnelles ». L’accent est également mis sur les services de santé, en particulier l’accès aux services de réduction des risques, incluant les thérapies de substitution, les programmes d’échange de seringues et les traitements en cas d’overdose. Dans la majorité des pays, c’est là un gros point noir, souligne le rapport. Ce document a été publié à la veille de la réunion ministérielle de la 62Session de la Commission des stupéfiants (CND), qui a lieu à Vienne, mais les États en ont manifestement peu tenu compte. « L’Onusida est très préoccupée par l’absence de progrès en ce qui concerne les personnes qui s’injectent des drogues », a déclaré Michel Sidibé, directeur exécutif de l’organisation onusienne. En cause, ajoute-t-il : « la non-mise en œuvre par de nombreux pays d’approches éclairées par des données probantes et fondées sur les droits humains ». Des quelque 10,6 millions de personnes usagères de drogue par voie intraveineuse dans le monde, plus de la moitié ont contracté l’hépatite C et un huitième est séropositif, indique le rapport « Health, rights and drugs : harm reduction, decriminalization and zero discrimination for people who use drugs ».

(1) : AIDES, le think tank Faaat, la Fédération Addiction, Médecins du Monde, Norml France.

 

Plateforme française de la société civile sur les politiques internationales en matière de drogues
La plateforme interassociative française relative aux politiques internationales sur les drogues existe depuis 2014 et regroupe onze associations engagées dans le domaine des politiques des drogues et de la Réduction des dommages et des risques liés aux usages de drogues. Il s’agit de : AIDES, Asud, Faaat think & do tank, la Fédération Addiction, Médecins du Monde, NormlFrance, PsychoActif, Safe, SOS Hépatites et IDPC.