Eddy Bellegueule pas si belle que ça

Publié par Vladim le 04.03.2014
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Evidemment, la seule bonne critique pertinente de ce bouquin insipide nous parvient une fois encore de Minorités #188, sous la plume vive et alerte de David Dibilio :

"Oui, je sais, je ne suis pas le premier mais, moi aussi, j’en ai fini avec Eddy Bellegeule. Je ne reviens pas sur les polémiques, tout a déjà été dit. Sur comment Édouard Louis regarde sa famille, son village, son milieu, sa classe sociale. Sur comment peut-il autant les condamner, les assigner en ayant travaillé sur Bourdieu ? Oui mais un roman est un roman donc pas une analyse sociologique et un auteur n’a pas à se justifier."

" Il n’empêche. Il transpire de cela une forme de schizophrénie et se met en place une tension qui met un peu mal à l’aise. Quoiqu’il en soit, 142 pages pour nous expliquer que ses parents sont des affreux, sales et méchants, c’est un peu long. Puis 60 autres consacrées à des tentatives de guérison/rédemption que l’on sait vaines et perdues d’avance, c’est un peu long aussi. Reste la fin, quand le théâtre et la culture sont des bouées de sauvetage mises là un peu par hasard et auxquelles on se cramponne fort car on sent que par-là, il y a une issue possible.

Pour le reste, l’écriture est classique, un peu trop, tant de sagesse quand on écrit à 20 ans. 100 000 ventes, une douzaine de réimpressions : pourquoi un tel succès ? J’ai détesté relire tout ce que je connais par cœur pour l’avoir vécu. J’ai souffert en tournant les pages, parce que tout est encore là et ne partira jamais. Les insultes à l’école, découvrir les graffitis sur les murs du collège avec son nom = pédé, les surnoms gueulés dans la cour, penser à prendre du poids, manger, manger, manger pour espérer devenir « le gros » et plus « la tapette ». Y parvenir. Fuir les parties de branlette que me proposait mon pote Raphaël parce que je le désirais, m’entendre dire par Jean-Luc, que j’ai aimé pendant trois ans en secret qu’il ne voulait plus être mon pote parce qu’avec moi on ne parlait jamais des nanas. Subir ses moqueries publiques ensuite. Ma mère : « Arrête de te dandiner comme ça quand tu marches, on dirait un pédé », les conciliabules entre les profs et les parents à la sortie de l’école pour parler de « mon cas », savoir ce qu’il faudrait faire, pourquoi, comment ?

 

Tout ça, je n’ai pas aimé le lire. Parce que je n’ai pas envie d’y repenser, ce n’est pas agréable. 100 000 ventes : pourquoi ce succès ? Est-il dû, pour une part, à nombre de pédés masos qui ont envie de revivre ces douces années de calvaire ? Est-il dû à tous ces fils de médecins, de profs et de cadres qui ne savent pas comment ça se passe chez les prolos ? Qui trouvent ça violent, barbare mais dangereusement exotique ? Je n’y ai pas appris grand-chose. Je veux dire par là que ça ne m’a rien fait. Je ne dis pas que la fonction de la littérature doit être d’apprendre. Je dis seulement que ça ne m’a rien fait. Parce que je sais.

 

Je sais aussi que la bourgeoisie, que l’auteur pare des plus belles vertus allant jusqu’à parler « des corps féminins de la bourgeoisie intellectuelle », ajoutant : « Je ne suis peut-être pas pédé, peut-être ai-je un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance », cette bourgeoisie-là est fantasmée. Édouard, je te propose d’aller en toucher un mot à tous ces ados entrainés par leurs bourgeois de parents dans les manifs contre le mariage pour tous. Parmi eux, des pédés et des gouines en devenir. Pour les autres, l’apprentissage de la haine. Car oui, Édouard, l’homophobie et la violence (verbale, symbolique, physique) ne se soucient pas des classes sociales, elles les enjambent, elles changent juste de visage.

 

Je ne sais donc pas pourquoi ce livre recueille un tel succès, je n’en suis ni heureux ni le contraire, ça m’est plutôt égal au fond, c’est jus[t]e que je ne comprends pas. Ou trop bien. Pour les raisons évoquées au-dessus et ailleurs. Ces salauds de pauvres, toujours."


David Dibilio

Edouard Louis "En finir avec Eddy Bellegueule" (roman - Seuil - 220 p - 17 €)

Commentaires

Portrait de Vladim

On pourra lire le résumé qu'en fait ici-même Mathieu Brancourt pour Seronet.

Citer Didier Eribon, c'est bien, mais il aurait été plus utile de rappeler la force initiale de "Retour à Reims" (2009), pour relativiser le succès médiatique du disciple. Edouard Louis s'est emparé d'une méthode pour en faire un "roman", ce qui n'est pas vraiment un acte littéraire très accompli.

Les plus curieux seront déconcertés par la violence de "l'écriture plate" de Annie Ernaux, laquelle a véritablement accompli une révolution sur le thème de la trahison sociale, en parcourant son existence avec la passion d'une ethnologue.

Chacun d'entre eux doit beaucoup aux travaux de Pierre Bourdieu.

Portrait de lounaa2

J'ai commander ce livre il y à 2 jours , et maintenant après t'avoir lu je me demande si j'ai pas fais une bêtise ..

j'ai pas envie de rentrer dans les détails sordides et triste mais 160 pages contre ces parents sa me coupe l'envie de le lire lol ...

En fait je l'ai vue à la télé et ce qui ma toucher chez ce garçon c'est sa simplicité ,

sa franchise aussi , et son intelligence face à la journaliste , il c'est pas démonter une seule fois ,

il à aussi parler de discriminations autres que celle des homos en fait de l'intolérance .

je l'ai trouver charmant et simple ...

oui le titre belle gueule , c'est surement pour attirer plus :))

gros bisousCool

Portrait de Vladim

ton avis, tu le feras par toi-même,

il n'est pas question de zapper ce bouquin au prétexte qu'il présenterait des bizarreries, ou je ne sais quoi, 

il ne fait que 220 pages ! vite lues, et a le mérite d'aborder les questions de sexualité / société sous un angle original, 

maintenant, l'essentiel c'est de se faire par soi-même sa propre opinion,

tout le reste n'est que baratin !

bises 

Portrait de Barbier Jean-pierre

Cher David,

Je suis d'accord avec toi à propos de ton analyse du livre d'Édouard LOUIS. Je comprends ton incompréhension. Mais le monde de l'édition est devenu un marché. Le livre a été lancé par les médias comme un produit, exposé partout, il y a là une fabrication artificielle qui n'a rien à voir avec le talent. Qui plus est le comportement de cet auteur qui fuit sa famille, on l'assimile à A. Rimbaud ou a Jean Genet, ainsi il écope d'une sorte de référence qui le dote d'un talent usurpé. Bien à toi, tu écris dans un style net, précis et sincère.

Portrait de lounaa2

évidemment que je vais le lire puisque de toute façon  je l'ai acheter ...

Mais bon je  l'ai dit franchement sa m'ennuie si sa parle sur 160 pages de conflit familial !

bon reste les 60 autres pages ,à découvrir :))

Bon sang assimilé à Rimbaud ou à Jean Genet , il en à de la chance de jouir d'une telle pub !!!

bah tant mieux pour lui , je l'ai trouver simple et sincère ...

Portrait de Michel Le Guen

Bon,
C’est sympathique comme un livre qui soutient la cause des opprimés, des différents, de ceux que l’on montre du doigt. J’y suis sensible, et j’adhère sans restriction lorsqu’il s’agit de lutter contre l’ostracisme dont sont victimes les jeunes homosexuels. Mais…
Trois remarques :
J’ai longtemps côtoyé des familles « Groseille », et des clichés je pourrais aussi en écrire des tonnes. Le livre sent le « vécu », mais un vécu sans distance. Je pense qu’avec un peu de recul, le paysage décrit ne serait pas aussi noir. Il y a ici un rejet, qui ressemble finalement à un racisme à l’envers d’un jeune homme qui se pense sorti d’un bourbier, et qui n’y voit que la boue. Je sais aussi que dans ces familles se vivent d’autres choses, que j’ai partagé avec eux, que je partage encore, et qui font plus partie de la fraternité (même si c’est celle des « soifffards ») que du refus du différent.
En tous cas, cette exclusion du différent n’est pas l’apanage du lumpenprolétariat. Pas d’illusions sur ce point. Les familles « bourgeoises » qui semblent fasciner Eddy à la fin du livre, sont tout autant sexistes, racistes, cruelles et connes. En tant qu’enseignant, j’en ai croisé certains apparemment « sans problèmes » et qui confrontés à l’homosexualité de leur fils ou de leur fille, ne se comportaient pas mieux que les parents d’Eddy… avec les formes peut-être, mais aussi cruellement. J’ai connu une famille où ils n’ont admis la liberté de vivre différemment de leur fille qu’à la troisième tentative de suicide.
Si bien que je m’interroge sur la portée de ce roman. Car ce n’est pas seulement un témoignage, c’est un roman, c’est donc un parti pris, celui de stigmatiser une population, une classe sociale, une région, au prétexte d’une stigmatisation dont le personnage du roman (et non son auteur) aurait été victime. Et cela change la perception du roman. Il lui manque un pendant : raconter la même histoire, et la même souffrance, dans un milieu bourgeois, catho intégriste, dans le monde rural, dans une famille de vieux etc… On aboutirait à la même collection de clichés manichéens, assez efficace pour faire rire les imbéciles et faire pleurer les bonnes âmes.
S’il s’agissait d’un témoignage prélude à une étude sociologique, et non d’une fiction, d’un roman, cette critique perdrait de son sens.
Michel Le Guen

Portrait de lounaa2

Michel Le Guen wrote:

Si bien que je m’interroge sur la portée de ce roman.

Car ce n’est pas seulement un témoignage, c’est un roman, c’est donc un parti pris, celui de stigmatiser une population, une classe sociale, une région, au prétexte d’une stigmatisation dont le personnage du roman (et non son auteur) aurait été victime.

Et cela change la perception du roman. Il lui manque un pendant : raconter la même histoire, et la même souffrance, dans un milieu bourgeois, catho intégriste, dans le monde rural, dans une famille de vieux etc… On aboutirait à la même collection de clichés manichéens, assez efficace pour faire rire les imbéciles et faire pleurer les bonnes âmes.

Entièrement d'accord , je ressent la même impression après l'avoir lu , bah !