La puissance du surhomme

Publié par Rimbaud le 23.09.2017
1 932 lectures

            Plus que jamais, je suis Nietzschéen. Le virus n’a fait que radicaliser ma réflexion. On peut certes consacrer sa vie à Dieu, à la morale, à la réincarnation, au nihilisme pourquoi pas mais je suis pour ma part convaincu que chacun a la possibilité de se transcender. Il n’est plus question d’un paradis, d’un ailleurs où racheter ses fautes qui sont des errances. Le lieu du dépassement : c’est moi. Ici et maintenant. Je suis porté par l’énergie de devenir immédiatement moi-même. Je ne suis que potentiellement existant tant que je ne rends pas réel ce que je suis capable de créer. C’est le drame de ces quarante premières années durant lesquelles, malgré mes efforts et mes sursauts ponctuels, j’ai laissé dormir le feu sacré, vivoter la passion et aller sereinement le temps au gré des vents doux. Je pense souvent à ces millions de génies décédés avant d’avoir pu extraire d’eux-mêmes leur inventivité, ces pulsions inédites prêtes à révolutionner le réel et répandre la joie à la vitesse de la poudre. Ils ont disparu dans l’amertume, prisonniers des contingences sociales, matérielles, quotidiennes, dans l’enfermement d’une machine à laver défectueuse, d’une facture impayée, d’un boulot à mener, des gamins à éduquer, d’une femme à tromper, d’une voiture à changer… et les années se sont égrainées dans le silence d’un vide intérieur assourdissant. Les contraintes sont, en apparence, nombreuses et produisent l’écran de fumée qui rompt toute vision, le brouillard dense qui cantonne le regard tâtonnant ; elles plombent le corps, figent toute possibilité d’un élan, d’une course enivrée et joyeuse. Les impératifs et les jugements sont l’essaim qui, menaçant, désarticule les gestes. Les génies endormis sont légions, et leur armée de paresseux n’a jamais fertilisé les grands champs de l’humanité. Ils se sont donnés tout un tas d’excuses minables pour justifier leur renoncement : la médiocrité de leur siècle ; la faible portée d’une voix noyée parmi les milliards de vivants ; la conscience de la brièveté de l’existence ; l’urgence d’assurer la sécurité financière ; une fausse modestie affectée dressée devant l’évidence d’un talent ; la fatigue corporelle comme obstacle au déploiement de l’imaginaire ; l’écrasant ciel des beautés passées qui provoque une admiration stérile ; la peur de trahir l’image lissée soigneusement esquissée durant des décennies ; l’évidence de la possibilité du rejet de celui fait un pas de côté, qui brise les codes, qui franchit le mur interdit des conventions pour produire des mouvements élastiques jamais vus jusqu’alors.

            Tout est donc conditionnel puisqu’il est mort inutile. Il a traversé, muet, l’espace-temps. Il est resté sourd aux voix bienfaitrices. Emma Bovary est une peureuse, une pleureuse, soumise, qui s’est servie de la littérature par manque de courage (tout juste concède-t-elle des amants). Il ne s’agit pas de se rêver mais bien de devenir sa propre incarnation. Il est question d’un franchissement : des lignes, des impératifs, des bordures, des fils, des obstacles, des mirages, du visible, des conceptions, des préjugés, des postures, des a priori, des priorités. Tout est à redéfinir. Tout doit être tué. A commencer par cette fatigue du traitement qui terrasse parfois. Il faut s’y opposer quand bien même elle tente de paralyser, d’endormir en privant de sommeil les nuits ensorcelées. Le surhomme est un athlète qui saute allègrement par-dessus toutes les haies, en riant. Il est Cyrano qui se bat préférant l’inutile au succès. Il est Nerval promenant son homard en laisse dans Paris. Il est Maupassant supposé fou parce que ne supportant pas qu’un cocher fouette un cheval. Il est la supplique de Camille Claudel, le rat torturé par Proust et son jeune amant prostitué, la table qui tourne sous les mains des surréalistes, la bipolarité d’Hemingway, les voix de Virginia Woolf ou l’alcool de Verlaine. « Nul n’a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé que pour sortir en fait de l’enfer », écrivit Artaud. Je pense à toi, le séropo ébéniste humilié par son patron, quasi foutu à la porte, qui ne crée plus, qui ne fait qu’attendre, enchainant les arrêts maladie. Tu me racontes ça et tes mots disent l’impérieuse nécessité de donner libre cours à ton génie car l’art, en définitive, ne cède pas, ne se terre pas, ne recule pas, ne se tait pas. Il cogne à ta porte dantesque et gueule que tu le laisses à nouveau entrer pour lui servir tes mets les plus raffinés, les plus inédits.  

Notre enfer, ce n’est pas seulement les autres, c’est nous-mêmes, lâches que nous sommes, nous qui avons fait semblant de ne plus voir, de ne plus entendre, autistes des images accumulées dans nos veines. Oui, nous sommes des idéalistes déçus et nous pleurnichons lamentablement sous le faix des lois invisibles que notre esprit a fait surgir alors qu’elles n’existaient pas. Nous rêvons de luxure quand nous restons planqués derrière nos écrans cathodiques. Nous aimons danser mais notre immobilité est coulée dans un béton de fortune. Nous aspirons au partage mais notre silence est un tombeau isolant et vide. Notre vieillesse nous presse et nous oblige. Elle insulte notre attentisme minable et la médiocrité dont nous nous galvanisons. Le virus nous ramène à cela qui n’est jamais sorti de nous et qui est de l’ordre d’une urgence absolue : deviens toi-même ! Mais deviens donc toi-même avant qu’il ne soit trop tard et que tu n’ailles tomber avec l’alouette, te coucher contre le chat écrasé en bord de route et gueuler avec les chiens errants ! Accepte de conduire une lutte qui ne soit plus de l’ordre de l’effort, de l’opposition car il n’est désormais plus question que d’être avec. Avec ta nature profonde et première. Avec tout ce qui sortira de la terre nourricière. Avec l’éclat de verre et de rire qui réfracte les dards du soleil. Avec l’enfant que tu n’auras pas et qui dort en toi, contre toi. Avec l’ironie de la distance philosophique. Avec la pluie que rien n’arrête. Avec le paysan qui ne connaît pas les détours. Avec l’architecte dont les visions sont de l’ordre de la magie noire. Avec la chaleur du fourneau et l’alignement des orangers. Avec l’Hudson et Lorca. Avec sa main posée sur ta main dans le lit conjugal. Ce n’est pas une lutte du renoncement. Ce n’est pas une lutte de la négation. Ce n’est pas une lutte du rejet. Vois comme déjà de nouvelles cathédrales se dressent sans qu’aucun géographe n’ait pu les identifier. Vois comme les yeux des gamins s’ouvrent davantage, émerveillés qu’il puisse exister de tels prodiges. Vois comme les taxis ralentissement, comme les hommes d’affaire relèvent la tête, comme l’ouvrier retrouve la possibilité de la perception des sons mélodieux. Vois comme déjà la cantatrice reprend son souffle et entonne l’hommage qui t’est dû. Vois comme un sourire se dessine sur ton visage de nouveau-né. Vois comme les murs s’abattent d’eux-mêmes tandis que des rois sans royaume viennent dîner à ta table. Vois comme tes jambes ne tremblent plus. Vois l’agilité du lierre qui progresse sur le mur de tes désirs. Vois comme les éphèbes tendent vers toi leurs cous pour que tu leur donnes à chacun un baiser. Vois comme tu suis tes instincts, tes émotions, tes pensées de surhomme aux pas de géants. Nous ne sommes pas des nihilistes. La mort de Dieu n’est pas l’ultime catastrophe qui fait de la terre un lieu de perdition. Ne laissons pas le monde aux mains des faibles qui ne produisent que babioles de pacotille tout juste bonnes à amuser les singes. L’infini est en nous. Il est le réservoir immoral et immémorial qui donne droit à toute chose. En menaçant la vie, le virus a libéré la possibilité d’une explosion ontologique. La perfection n’est pas de l’ordre de l’humain. Aucune amélioration n’est possible, n’est pensable. Nous ne relevons pas d’une évaluation, d’une jauge, d’un meilleur ou d’un pire. Il n’y a pas d’échelle de valeurs, de classement, de bons, de méchants, de hit parade ou de best of. Il y a ta voix qui doit éclore dans sa singularité pour que, enfin, tu retrouves ton langage dans le bégaiement émouvant de tes émotions ressuscitées. La Puissance se décrète et son pouvoir s’étend hors de toute contrainte, rendant impossible la résignation, le conformisme, les modèles, la vertu, les lois. Dès demain, je renierai Nietzsche. Pour m’en libérer… et surgir.

Commentaires

Portrait de Cmoi

Mais où donc vas tu chercher ça ? C'est bouleversant, j'ai les larmes aux yeux.

"aucune amélioration n'est possible, n'est pensable". Je ne suis, mais absolument pas d'accord, je ne crois qu'à cela. Le musicien qui inlassablement répète ses gammes pour des progrès infimes, dérisoires, quotidiens. Qui n'abordera certaines œuvres qu'en fin de vie, pour effleurer seulement le contenu musical. Le danseur qui à la barre violente son corps heures après heures pour seulement, ensuite, pouvoir exprimer son art. Le chirurgien dont la précision du geste s'améliore après chaque intervention. L'intellectuel, le philosophe, dont la pensée ne cessera de s'affiner, de s'aiguiser au fil de ses lectures. Et cela n'a strictement rien à voir avec une quelconque échelle de valeurs, la vie n'est faite que de progrès. Il n'est pas question de résignation ou de conformisme, mais de se faire violence pour avancer un pas après l'autre, jour après jour, pour "s'améliorer". 

Portrait de Rimbaud

Ce que tu dis est vrai dans la technique, pas dans le talent ou le génie. On ne parle pas de la même chose. Un musicien même excellent technicien ne sera jamais un virtuose s'il n'a pas de talent (t'as vu, j'ai peur de rien, je choisis pile l'exemple dans ton domaine). 

A 15 ans j'avais écrit une pièce pour mon lycée, et le connard de prof de l'époque avait lu, ri et dit : "tu serais Hugo tu pourrais écrire ça, mais tu ne l'es pas". Pauvre con. Bien sûr qu' "aux âmes bien nées la valeur n'attend pas le nombre des années". Et que dire de Rimbaud... Je ne nie pas les bienfaits de l'âge, des expériences etc etc on s'enrichit chaque jour évidemment mais je parle de la puissance qu'on a TOUS en nous dans différents domaines. Il faut la libérer, s'en servir, l'exploiter... c'est la puissance. 

J'adore que tu ne sois pas d'accord avec moi. Et dis donc je te rappelle que tu avais décidé de ne plus commenter mes textes ! ;))

Portrait de Cmoi

Qu'un instrumentiste qui a beaucoup de technique peut être un très grand virtuose (c'est la définition même de la dextérité), mais pas obligatoirement un bon musicien. Je suis désolé de te reprendre. Pour le reste j'ai bien envie de poursuivre, mais pas tout de suite, j'ai faim ! 

Portrait de Rimbaud

le vocabulaire change mais pas mon propos :)

Portrait de Cmoi

Il y a les besogneux, qui s'appliquent, qui travaillent avec acharnement (dont je fais partie), puis des gens qui ont du génie, des fulgurances (ça c'est toi), et d'autres encore comme disait Jules Renard "qui ne laisseront derrière eux que des latrines pleines". 

Portrait de Rimbaud

on essaie d'avoir les deux tu le sais bien ;)

Portrait de Cmoi

Je n'en suis pas convaincu comme toi, mais c'est largement envisageable. Par contre pour en revenir à notre désaccord initial, je reste persuadé qu'on peut s'améliorer quotidiennement et dans bien d'autres domaines que celui des arts. On peut, par exemple, faire évoluer nos rapports aux autres, et avec nous même aussi d'ailleurs. Il est possible en travaillant sur soi, d'apprendre à se respecter, la tolérance, de s'ouvrir davantage à ceux qui nous entourent, et tellement d'autres choses qui n'auront pas pour but de nous faire atteindre la perfection, mais d'être debout et de progresser. 

Portrait de Rimbaud

que j'étais d'accord avec ça mais que ce n'est pas mon propos du tout. 

Portrait de Cmoi

Le débat est éternel et rejoint aussi celui de l'orientation sexuelle. Est ce que le potentiel, "la puissance" comme tu l'appelle est en nous, ou est ce qu'on l'acquiert ? 

Portrait de Cmoi

Les réflexions et considérations philosophiques sur les potentiels inexploités ou "la puissance du surhomme" sont de l'art abstrait. On elabore des généralités là où chaque cas est unique, ne ressemble à aucun autre. On se perd dans les hypothèses et les suppositions. Les questions d'ontologie et de métaphysique me dépassent, sont pour moi quelque peu ésotériques, et à dire vrai m'intéressent peu. Mes quatre-vingt-dix milliards de neurones supposés ont besoin de repos. J'en reste donc à ma théorie : essayer d'être chaque jour quelqu'un de mieux que celui qu'on était la veille. C'est déjà pas si mal comme programme ! 

Portrait de Rimbaud

Oui, je ne suis pas surpris. Une large majorité sera d'accord avec toi.